Nouvelle Vague

RENAAT

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Renaat Vandepapeliere est sans aucun doute un des personnages les plus importants de la musique électronique des 30 dernières années. Fondateur du mythique label R&S en 1983, il découvre et lance des artistes devenus phares tels que Joey Beltram, Aphex Twin, Ken Ishii, Carl Craig, DJ Hell, Felix Da Housecat, Biosphere, Mike Dred, Lenny Dee, Speedy J, The Advent, Dave Angel, CJ Bolland, Ian Pooley, Mark Bell, Outlander, Jam & Spoon, Orbital ou The Prodigy, et plus récemment James Blake, Lone ou Unknown Archetype parmi encore de nombreux autres. On lui doit beaucoup dans la percée de la techno en Europe, la musique électronique instrumentale à la radio ou la présence de la drum ‘n’ bass sur le continent. À 60 ans, il se décide à prendre les platines pour partager sa passion démesurée dans les soirées du monde entier et ne loupe pas une occasion de tirer à boulet rouge sur l’industrie et les faux artistes à coups de franc-parler dévastateur. Interview condensée d’un éternel rebelle retraçant la carrière unique du label, ses critères de sélection, son soutien aux artistes et sa vision globale de la musique. Une passion boulimique rarissime qui déclenche chez lui des accès fréquents de chair de poule incontrôlable dans un sourire réjoui et un train de pensée dispersé qui enchaîne d’une chose à l’autre sans fil conducteur obligatoire, car chez Renaat, tout est permis, et l’effet de surprise fortement encouragé.

 

À l’origine, qu’est-ce qui vous a donné envie de lancer R&S au milieu des années 80 ?

Je ne voulais pas travailler. Je ne voulais pas un boulot normal. Enfant, je voulais être batteur. Puis, j’ai toujours été impliqué dans la musique, à toujours en écouter, puis je suis devenu DJ, je travaillais chez un disquaire, et quand un disque américain arrivait, c’était cher. La Belgique était un des plus gros importateurs et exportateurs de musique à cette époque. Quand un disque américain cartonnait, les Belges en faisaient une reprise pour qu’il revienne à moins cher, mais moi, je me disais qu’il valait mieux respecter l’artiste, obtenir une license, le ressortir et essayer de le faire marcher. Et puis un des clients, un étudiant de Ghent, où j’habitais, me dit qu’il avait un cousin en Allemagne avec un studio d’enregistrement dont il ne savait pas quoi faire. Alors j’ai quitté mon boulot direct et je lui ai dit: « Tu sais quoi ? Allons-y ! On va faire quelque chose ». Et c’est devenu ma vie. Je voulais me libérer et être proche des musiciens.

 

Vous avez réellement démarré en lançant de la new beat à succès comme le groupe Public Relations…

Oui, on a sorti de la musique débile. Il faut bien commencer quelque part et je ne savais pas par où. La new beat a été une plateforme pour démarrer. C’était évidemment un genre musical énorme en Belgique et il est vraiment responsable de la percée de la musique électronique dans le monde. C’est un fait ! J’ai aussi fait un énorme tube avec Code 61: « Drop The Deal » [que Renaat a co-composé – ndlr.] mais je n’aimais pas la new beat, je trouvais ça naïf et stupide. Je le pense toujours.

 

En 1990, le label explose avec la sortie d’ « Energy Flash » de Beltram qui devient le thème rave par excellence. Comment vous appelez ce style de musique alors ?

J’ai toujours un problème avec ça… la techno n’existait pas quand on a commencé, ce sont les gens qui lui ont donné un nom. Ça m’embrouille encore. Pour moi, la musique est la musique, point. Je ne donne pas d’étiquette et si quelque chose devient très populaire, je passe à autre chose.

 

Comment avez-vous fait pour signer autant de grands noms de la scène de Detroit (Carl Craig, Derrick May, Juan Atkins, Kelli Hand, …) ?

En cherchant ! À l’époque, les vinyles promos n’avaient aucune autre information qu’un numéro de téléphone… J’avais un des premiers portables dans ma voiture, un truc énorme ! Alors je notais les numéros, et pendant que tout le monde était bourré ou stoned, j’étais au téléphone avec les USA à leur demander de venir et je leur achetais un billet ! Et c’est pareil aujourd’hui: je suis à côté de la cabine de DJ, j’écoute et je prends des notes. Toujours la même passion.

 

Beaucoup des artistes que vous avez signés sont devenus incontournables et nombre d’entre eux toujours actifs aujourd’hui. Quel est votre truc pour avoir autant de flair ? Vous les sélectionnez vous-même ou on vous conseille ?

Non, c’est impossible pour moi de travailler avec d’autres, on essaie de m’inciter à signer des artistes, c’est toujours une lutte… au final, je dois mettre tout le monde dehors et le faire moi-même. Ce n’est pas que je fasse si confiance que ça à mon jugement mais je suis prêt à prendre des risques. Je peux sortir de la musique que je ne comprends pas parce que je n’ai qu’une règle d’or: Laisser les gens décider. Au pire, il va se passer quoi si je sors un mauvais disque ? On va me tirer une balle ? Pff, non. On a déjà sorti de mauvais disques mais il y a dans le tas des choses intéressantes dont je suis fier.

 

Mais il faut quand même arriver à en trouver autant…

Oui mais c’est l’écoute ! Je ne suis pas un businessman. Si j’en étais un, j’aurais un jet ici et un bateau là parce qu’on a vécu l’âge d’or où les disques se vendaient, et si j’avais été intelligent, j’aurais été extrêmement riche, mais je n’étais pas intelligent, alors je suis pauvre mais j’aime toujours la musique alors j’ai ma richesse et mon excitation à 60 ans, ce qui est fantastique !

 

Vous êtes aussi arrivé à faire passer de la techno à la radio avec Jaydee: « Plastic Dreams », Capricorn: « 20Hz » ou « Quench: « Dreams » alors qu’avant ça, il n’y avait jamais rien d’instrumental…

Oui, si on met Jaydee en perspective dans le temps, c’était un morceau plutôt cool… Personne dans le monde entier ne jouait de techno à la radio. Je vais te raconter un truc, et c’est pas une blague, j’ai des photos, c’est filmé, j’ai tout: je suis allé à la radio belge parce que dans mon appartement, tous les jours, 24h sur 24, il y avait des artistes qui squattaient, que ce soit The Orb, Derrick May ou Liam de Prodigy… donc je vais à la radio accompagné d’eux et d’une caisse de vinyles et je demande: « Pourquoi vous nous donnez pas 2 heures en plein milieu de la nuit ? » Et le patron de la radio me répond: « Qui veut entendre cette merde électronique ? Ça n’intéresse pas les jeunes, ici c’est que du rock » et je lui ai dit bien en face: « Donne-moi 24 heures et je te défonce, gros con ! ». J’étais fou de rage. Je vais dans la voiture, j’appelle un ami qui avait créé la chaîne de satellite Sky, je lui ai dit: « Loue-moi un satellite ». Il m’a dit: « Quoi, tu es fou ? Ça coûte une fortune ! ». Je lui ai répondu: « J’en ai rien à foutre, je veux un satellite ! »… et en une semaine, on a créé une station de radio par satellite qui s’appelait « Republica ». On diffusait 24 heures sur 24 et c’est à ce moment-là que les radios FM ont commencé à jouer notre techno. C’est une histoire vraie ! On avait réussi. Ce n’était personne d’autre.

Après des années de techno pleines de succès, le label a eu sa phase drum ‘n’ bass vers le milieu des 90’s, ça ne semble pas lui avoir réussi puisqu’il s’est arrêté en 1998…

Au contraire, je pense que ça a été mon meilleur placement: personne ne connaissait la drum ‘n’ bass en Europe continentale, on l’a donc amenée et j’en suis très fier. C’était difficile car c’était une niche, un petit groupe de gens, et on ne pouvait pas obtenir de disques d’eux au départ, ils se les gardaient jalousement. Ils ne voulaient pas accorder de licence de distribution. C’était une sorte de cartel dans lequel il était très difficile de rentrer. J’allais tous les dimanches au Blue Note [soirées du label Metalheadz à Londres, pionnières de la drum ‘n’ bass – ndlr.] et j’étais le seul blanc là-bas. Et c’est ce que je fais toujours: je vais où les choses démarrent, dans des petits clubs où une nouvelle scène émerge et ça me fascine vraiment. Et l’énergie est réelle pour eux.

 

Pourquoi avez-vous décidé de mettre le label en pause entre 1998 et 2006 alors ?

Parce qu’après la drum ‘n’ bass, la techno est devenue synonyme de célébrité, de s’acheter une maison et tout sonnait pareil, et on est en 2017 et la plupart des trucs sonnent toujours pareil ! Ça m’ennuyait, et la mentalité qui allait avec aussi. On se retrouve à parler avec Bono de U2 et tout ça… ce n’est vraiment pas mon univers. Donc je me suis mis à élever des chevaux et je n’ai écouté aucune musique pendant 6 ans. C’est mon vieil ami avocat qui est venu accompagné et ils m’ont poussé à remettre le couvert. La conversation a duré 5 heures, et à 4h du matin après 3 bouteilles de vin, j’ai dit « Vous savez quoi ? Allez, on s’en fout ! On y va ! Mais laissez-moi en-dehors de tout. Je ne veux voir aucun artiste, aucun management, je ne dirai que oui ou non à la musique ». Mais ça a été un cauchemar total (rires). Un vrai bordel, mais ça m’a redonné goût au truc… puis Sabine [Maes – sa femme et co-fondatrice de R&S – ndlr.] a mis la radio tard un soir pendant qu’on roulait et c’était la première fois que j’ai entendu un prototype de ce qui est devenu plus tard le dubstep. Carrément, j’ai dû arrêter la voiture, écouter toute l’émission et je me suis dit « Wow ! Il faut que je m’y remette ! » Je ne sais plus ce qu’était le morceau en question mais c’est surtout grâce à Mala et Burial que je m’y suis remis.

 

Quelles critères recherchez-vous chez un artiste et sa musique qui vous donnent envie de le signer ?

Je dois être séduit à tous les niveaux: personnel et par ce qu’ils font. Sinon à quoi bon ? Je suis honnête: si je le signe, c’est que je ressens quelque chose, et il aura tout mon appui. Et c’est pourquoi je fais DJ maintenant: parce que je joue mes propres disques sortis chez R&S, et surtout, maintenant, on me dit « wow, c’est quoi ça ? ».

 

Y a-t-il des artistes que vous auriez pu signer et que vous regrettez maintenant d’avoir loupé ?

Non. Evidemment, Dieu merci, il y a de très bons labels que je suis de près pour voir ce qu’ils font. Je suis très au courant de ce qui se fait autour de moi ! Bien sûr, il y a des artistes que je rêverais de signer mais c’est impossible, on  ne peut pas tout avoir, il faut faire une sélection et écrire sa propre histoire. Et même: j’en connais 2 ou 3, sans donner de noms, qui ont tout pour devenir énormes, mais vraiment énormes: le management est parfait, la structure est parfaite, soit, il n’y a aucune garantie dans la vie mais tous les paramètres sont réunis, bon eh bien: hors de ma vue ! Direct. J’en ai vraiment rien à foutre. Je veux entendre des trucs intéressants. Je préfère sortir un disque qui ne va rien vendre mais que j’aime.

 

Vous avez toujours fait ça en fin de compte.

Et peut-être encore plus maintenant que je deviens vieux et sénile (rires). Je retourne à mes racines, au jazz… ça peut même tabasser mais il faut que ça ait une âme.

C’est intéressant parce que c’est pourtant ce qui ressort dans la plupart des morceaux du catalogue R&S.

Je l’espère. Et c’est le plus beau compliment que j’ai jamais reçu. Vraiment.

 

Vous semblez toujours aussi passionné. Combien de démos vous écoutez par semaine ?

Tu n’as pas idée. Je suis obsédé ! 10 heures par jour, 7 jours sur 7. Il faut aller vite alors j’ai pu louper quelques bons morceaux mais pas tant que ça, je pense… Il faut que je sois tout de suite saisi dans les 3 premières secondes. Ce n’est pas une règle d’or car parfois le morceau se développe mais j’en écoute pendant 10 heures. Et j’en achète beaucoup aussi ! Je viens de dépenser 300€ rien qu’en écoutant la radio. Je note tout et si je ne trouve pas un morceau, je demande à l’artiste s’il peut m’envoyer un fichier WAV. Je ne te raconte pas mon Shazam… Je crois que je préfèrerais perdre ma bite plutôt que mon Shazam ! Donc, le jour, j’écoute les démos, et le soir j’écoute des radios obscures jusqu’à 5h du mat. Evidemment, il faut se farcir des piles de trucs qu’on n’aime pas mais il y a toujours des diamants !

 

Du coup, vous devenez très sélectif dans ce que vous signez…

Oui, mais il y en a tellement maintenant qu’il faut l’être. Et on ne peut pas tout sortir. On en sort moins pour mieux promouvoir chaque disque, ce qui n’a aucun sens commercial car on jette notre argent par les fenêtres, mais je suis tout de même fier qu’on s’occupe de nos artistes car on a une responsabilité envers cette personne et son travail qui est son bébé. C’est une relation très délicate, ce n’est pas comme acheter une paire de chaussettes. Il a travaillé et à nous de le respecter. Donc le moins fait le plus.

Vous aimez faire de longs DJ sets d’au moins 5 heures, c’est parce que vous aimez vous essayer à des styles différents ?

C’est comme si tu m’invitais à diner: la première heure va être un peu inconfortable, du genre « Salut, comment tu vas ? Ta femme, les enfants, le chien ? ». La deuxième heure, c’est plutôt « Tiens, je vais essayer ça et voir comment ils réagissent ». Après 3 heures, tu vois si tu peux les faire voyager ou pas. Mais en deux heures… il y a des festivals où on joue 45 minutes. Ils devraient être punis pour ça. Il devrait y avoir une loi ! Je le comprends pour un groupe ou un spectacle parce qu’ils doivent bosser, mais un DJ… c’est pas comme un batteur qui passe 1 heure et demie à vraiment taper comme un dingue. Ça, c’est du boulot ! Et tu tiens pas 3 heures. Donc tous ces DJ’s qui se pointent avec leur memory stick et leur set pré-programmé qui jouent 2 heures et bye… Comment peut-on être fier de faire ça ? Et c’est ça mon combat contre l’establishment et l’industrie. Je déteste ça ! C’est se foutre de la gueule du public. Et toute cette industrie vend ça à coups de « la légende, le roi de la techno, etc… » Non mais pardon ? C’est pourquoi je me suis mis à jouer, et j’ai 60 ans. Je vais tous vous mettre la misère. Et je joue 10 heures d’affilée, même 20 ! Je commence maintenant [dimanche] et je finis mercredi. Et je fais aussi ça au nom des DJ’s que je connais. Si on leur donnait leur chance, on aurait de la bien meilleure musique. Si on leur donnait du temps de jeu, la qualité s’améliorerait. Donc je ne parle pas que pour moi, je me bats aussi pour eux parce qu’il y a des DJ’s fantastiques. Ce que je veux voir maintenant, c’est de l’honnêteté. La question que je me pose quand je les vois, c’est « est-ce que je te crois ? » Et je vais à tous ces festivals en râlant « Je ne te crois pas ! Casse-toi ! T’es qu’une pouffiasse trop payée ! Mais si je te crois, alors je me plierai en 4, 5 ou 6 pour toi, je mourrai pour toi. » C’est ça que je veux voir. Parce que dans un concert, le musicien ne peut pas tricher, il doit y aller, prendre un micro et accomplir. Il n’y a pas d’échappatoire ! Et je ne te parle pas de Jay-Z ou autres avec de l’auto-tune. *imite un coup de feu* « Au suivant ! » Non, je veux entendre du Public Enemy ! C’est ça que je veux. C’est ça la puissance que je veux ressentir. Que ce soit techno, house ou jazz, vas-y, envoie ! À fond ! Tout à fond ! On est en 2017. On veut voir la nouvelle génération ! Ramenez-les, ils sont là ! Pourquoi est-ce qu’on voit toujours les mêmes putains de flyers depuis 20 ans ? Toujours les mêmes noms ! Je sais que c’est l’industrie et que tout cela est très logique mais je hais l’industrie. *il saisit le micro* « Bon, les gars, je deviens complètement fou, là ! »

Quand j’allais en club il y a longtemps, il y avait un nouveau mouvement, un très fort mouvement qui prenait forme. Bien sûr, j’ai raté Woodstock, j’aurais adoré y être. Ils étaient prêts à changer le monde mais ils étaient trop stoned pour y arriver. Et donc ceci est arrivé et on savait que quelque chose de nouveau allait se passer. Et c’est normal: l’industrie prend le dessus et tout le monde devient bidon. Et le problème maintenant, surtout dans les 10 dernières années, c’est que les jeunes sont tellement nazes à force de rester dans leur cocon sur leurs réseaux sociaux. C’est très facile d’avoir une opinion sur Facebook quand on n’a aucune idée d’où vient l’information, planqué derrière son ordinateur. Il y a une différence entre la communication directe et Facebook. Et nous n’avons plus de rebelles. Je cherche les rebelles. Où sont-ils ? Je me le demande vraiment. Quand j’étais jeune, on avait une sorte de rébellion, que ce soit le punk, la techno, le disco, le rock, le psychédélisme. Bon, les 10 dernières années, on a quoi ?

Rien. Même les 20 dernières.

Même les 20 dernières !

 

Les gens sont maintenant anesthésiés par leurs téléphones.

C’est un très sérieux problème ! Où qu’on aille !… Ce matin, j’ai pris mon petit déjeuner et tous le monde, hommes, femmes, enfants… où est votre conversation ? Vous ne pouvez plus laisser votre iPhone pour le petit déj’ alors que vous prenez un repas en famille ? Ce qui est probablement la partie la plus importante de la famille, le rassemblement. La presse est bidon aussi ! Tout est bien ! Lis la presse: tous les disques sont fantastiques, tous les artistes sont des légendes, tout est fantastique ! À l’époque, on avait NME (New Musical Express). Si on faisait un mauvais disque, on avait une page entière « c’est de la merde ! » Ça c’était rock ‘n’ roll ! Et nous avons de nouveau besoin d’une presse qui soit plus dure ! Il n’y a rien de mal à ça. On peut réagir de deux façons à un commentaire négatif: on pleure et on se tire une balle ou on se dit « il a peut-être raison » ou « c’est un connard, il a rien compris », mais au moins, on a différentes réponses possibles.

 

C’est un triste constat des choses.

Non, c’est aux jeunes de me suivre ! Suivez-moi ! Faites n’importe quoi ! Sortez du cocon ! Parce que c’est là que la vie commence.

 

C’est bien que vous voyiez toujours ça comme ça.

Oh, ça oui. C’est l’avantage de vieillir. Je peux envoyer chier n’importe qui, je m’en fous. Tout ce qu’on me raconte comme histoires, je l’ai vu, je l’ai vécu. « Lui, c’est le meilleur ! » Mettez votre argent sur la table s’il est vraiment le meilleur et faites-le vous-même ! Pourquoi vous avez besoin de moi ? J’en ai rien à foutre, il y en a des bus entiers. Suivant ! Tu te rappelles du krautrock ? Can, et tous ces gars qui vendaient 10 ou 20 disques, mais tu les écoutes maintenant et tu te dis « wow » !

Parce qu’ils étaient authentiques.

Oh oui, c’était très honnête.

 

Que faut-il faire alors ?

« Fight The Power ! » [référence à Public Enemy – ndlr.] Fight the fucking power ou tu peux rester assis et rien faire et te plaindre comme une vieille… ou tu peux faire quelque chose.

 

Pourquoi les artistes qui ont été sur R&S ne sont pas forcément restés ?

Soit parce que j’ai perdu de l’intérêt parce qu’ils n’arrivaient pas à suivre, ou peut-être que j’étais trop difficile… Je mets la faute sur moi. À quoi ça sert de garder quelqu’un qui va vendre des disques que tu détestes ? Evidemment, une major ferait ça parce que c’est une entreprise très statique, elle est vigoureuse, profit / perte, parts de marché, tout ça… mais moi, j’aime la petite famille, les gars qui font « OK, on va changer le monde ! C’est parti ! C’est nous les scouts ! » (rires) Mais je veux faire ça avec les bons, comme Paula Temple, ou je voudrais faire une soirée avec Aphex Twin, quoique peut-être plus trop maintenant, mais j’en ai d’autres. Des têtes d’affiches où si on monte une soirée R&S, c’est eux qui feront vendre les tickets et quand les gens arriveront, ils feront « Wow, mais c’est quoi ça ? » Et ça, ce serait quelque chose de vraiment différent. Partout où je vais, les jeunes viennent me voir en me demandant « Bon sang, mais c’est quoi ça ? On n’entend jamais cette musique ! » et je sais que dans la dance music, ta mission première c’est de faire passer un bon moment aux gens, il faut qu’ils dansent. Tu ne peux pas arriver genre « me voici, je vais vous faire la leçon », ça n’a aucun sens pour moi. Dans la palette de la musique électronique, je joue de tout, je vais partout mais je fais quand même danser les gens. Je m’assure que ça reste une fête. Mais on monte, on descend, on surprend, et les gamins ne sont plus habitués à ça.

 

Ils doivent aimer.

Partout où je vais, le premier truc qu’ils me demandent c’est mon âge, et à chaque fois, ils ont un surnom pour moi « tu ressembles à Andy Warhol ». Quoi vraiment ? Il est moche ! Enfin, il existe tellement de talents… Je ne dis pas « artistes », je déteste ce mot. Je n’appelle pas un DJ un artiste. Un artiste prend une guitare, écrit une chanson… maintenant, on peut aller au supermarché acheter de la techno, comment la programmer, on la met dans le four, on a un hamburger et un morceau techno prêt à sortir. C’est la même chose. Que des hamburgers ! Donc je me bats pour les gars qui ont un talent et une passion sincère pour les bonnes raisons, pas les mauvaises.

 

C’est quoi les bonnes raisons ?

Il faut être fier d’être DJ parce qu’on possède des morceaux que personne ne connaît et on les joue avec fierté.

Donc les mauvaises raisons seraient de courir après la célébrité ?

Oui, tout le monde est DJ maintenant, je te dis ! Je suis allé chez un nouveau coiffeur, il m’a fait un sale boulot… On ne s’est jamais rencontrés et le premier truc qu’il me dit, c’est « Je veux devenir DJ ». Et j’ai dit: « Oh. Encore un ! » Je lui ai dit: « Oui, mais pourquoi ? Tu n’as aucune chance ! » Il me dit « Oui mais la musique qui sort est nulle ». Je lui demande: « tu aimes quoi ? » « -Il y a 2 jours, j’ai commencé à acheter des disques mais je ne sais pas trop où chercher… » Je lui ai dit: « Attends une minute. Tu me dis que tu veux être DJ et il y a 2 jours, tu as commencé à acheter tes premiers disques et tu me dis que tout est nul ? » Je lui ai dit: « Je vais te dire un truc… écoute… tu vois… tu es en train de me faire chier là… tu es en territoire dangereux ». Quelqu’un qui apprend à mixer n’est pas un DJ ! Il y a aussi un DJ célèbre dont je tairai le nom qui m’a donné des conseils pour mixer. Et je lui ai dit « oh vraiment ? » Bref, le précédent, je lui ai dit: « Continue à faire coiffeur, mixe pour ta fille à la maison mais s’il te plait, ne te prétends pas DJ ».

 

En même temps, ça traduit quelque chose. Ils voient quelque chose de l’extérieur et se disent « tiens, ça à l’air d’être dans mes cordes ! »

Bien sûr ! « Grande scène, des tonnes de femmes, d’alcool, de drogues gratuites, voyages autour du monde !… »

Certains sont pourtant probablement honnêtes dans leur démarche et se disent que la musique est nulle parce qu’il n’ont pas une vision assez large…

Oui, et aussi le problème avec ça, que je peux comprendre, c’est que ces DJ’s tournent tellement ! Ce n’est pas comme un groupe qui fait un tube qui génère une tournée de 2 ans et qui s’arrête. Il y en a qui tournent pendant 20 ans ! Comment font-ils pour se faire un reboot ? Comment trouvent-ils l’énergie de chercher de nouveaux disques ? Ou juste de respirer, s’asseoir, jeter un œil autour d’eux et se rafraîchir ? Ou est-ce que j’ai tort ? Et c’est pourquoi en guise de morceaux on a des saucisses ! On vit dans une culture McDo ! Je l’ai souvent dit: « Mettez-les derrière un rideau noir et dites-moi qui joue !' » Je défie tous les plus célèbres ! Je vous achète un jet ! Si je programme 5 DJ’s et que sans les voir vous puissiez me dire « c’est untel qui joue, et là c’est untel », etc., je vous achète le jet.

 

C’est difficile à notre époque.

Impossible !

Il y a 20-25 ans, ils avaient des styles distinctifs et maintenant, tout le monde utilise les mêmes techniques de production avec les mêmes sons et ils jouent le top 100 de Beatport.

Mais oui. Je te le dis, tu en achètes au Lidl ! 50 centimes le morceau !

 

Eh bien le voilà votre futur business !

Pour 50 centimes, oui, et avec les bénef, je fais mon beurre, c’est très juste ! On ne vend pas, on ne gagne pas d’argent. Très juste ! C’est vrai ! Mais bon, honnêtement, il y a tellement de bonne musique, tu n’imagines pas, donc j’en écoute 70 heures par semaine. C’est incroyable.

 

Il y a des artistes qui font de la super musique mais qui ne savent pas se vendre, ils ne se rendent pas compte de leur potentiel…

*il saisit le micro* « Avis à tous ceux qui pense qu’ils ne sont pas bons: appelez-moi. SVP. Envoyez-moi de la musique ! »

 

C’est génial que vous continuiez à faire ça.

Cela n’a rien de spécial. Quand on aime quelque chose, on l’aime pour toujours, non ? Ce n’est pas compliqué. Je ne sais rien faire d’autre. Je ne sais pas changer une ampoule, tout ce que je touche avec mes mains est cassé au bout de 5 minutes, je suis bête… c’est juste ma vie, c’est vraiment ma vie. Ma philosophie est que les gens ne sont pas bêtes et je pense que les organisateurs et l’industrie prennent les gens pour des idiots. Ils ont tout faux.

Propos recueillis et édités par Christopher Mathieu à Nice le 11 juin 2017.

www.residentadvisor.net/dj/renaatvandepapeliere

Crédit photo: Alexandre Macchi

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