Nouvelle Vague

HEALTH

#NVmagZoom

Après douze années d’une existence bien remplie, quatre albums salués par la critique internationale, une multitude de remix, de collaborations, ainsi que de nombreuses tournées en compagnie des ténors de la scène musicale. Il semble que la notoriété du groupe californien Health ne soit plus à démontrer. Véritables pionniers d’un genre nouveau mêlant musique electro-noise avec, parallèlement, un chant clair d’un calme inspirant. Ce soir là, c’est quelques minutes avant de monter sur la scène du Badaboum à Paris (NDLR : Live report disponible sur le site du magazine Nouvelle Vague, #NvmagLiveReport – Health + OddZoo), que Jake Duzsik nous fait l’amitié de nous recevoir. Fatigué par les milliers de kilomètres parcourus, le chanteur est visiblement ravi et satisfait de la façon dont les choses se déroulent pour le groupe, création, réalisation de projets, vie sur la route, Jake répond aux questions sans retenue ni langue de bois.

Quelles évolutions a connu le groupe depuis 2007 ?

Nous avons débuté en tant que membres de la scène noise underground de Los Angeles, c’était très excitant. Notre activité, alors, se bornait principalement, en dehors de la composition, nous donnions des concerts pour nos amis dans des lieux inhabituels. Cela se passait au sein de clubs spécialisés en mode bricolage, dans des hangars, dans des espaces commerciaux ou bien même chez des particuliers. A cette époque, notre musique était directement inspirée par l’environnement au sein duquel elle était jouée. Le but était de déterminer quel son correspondait le mieux à tel ou tel endroit. David Byrne, de Talking Heads, a effectué un travail fabuleux sur la corrélation entre le type de musique joué et le lieu où cette même musique est interprétée (NDLR : Livre “How Music Works”). Par exemple une musique rock, au tempo moyen, est idéale pour une prestation au milieu d’un stade dans lequel le son a le temps de se propager convenablement tout autour de sa source d’émission. Dans les années soixante-dix, beaucoup de groupes punk avant-gardistes se produisaient dans des salles plus petites comme le CBGB. Aujourd’hui la musique est composée pour des jeunes qui ont des écouteurs dans les oreilles. Bref notre premier album (NDLR : “Health”) avait été écrit pour être écouté dans l’esprit de ces endroits un peu à part. Concernant notre approche de la notion de groupe, nous voulions incorporer à la traditionnelle formation guitare, batterie, basse, l’idée de quelque chose de plus libre, de définitivement non conventionnel. Je dirais que tout ceci correspond à la première période du groupe.

Que s’est-il passé ensuite ?

A partir de là, nous avons eu la chance de nous retrouver plusieurs fois au bon endroit au bon moment. Principalement à une période durant laquelle le type de musique que nous nous appliquions à jouer se trouvait être l’objet de toutes les attentions de la part de la presse musicale internationale. Nous partagions la scène avec des groupes tels que The Smell et No Age et les gens nous contactaient du Japon, de la France, des Etats-Unis afin de savoir où auraient lieu ces concerts. Nous avons commencé à nous produire dans des festivals, à voyager autour du monde. Cette période est, pour moi, le deuxième âge du groupe. Nous avions de l’ambition mais pas réellement d’attentes très précises ni trop grandes concernant ce que ce projet allait nous apporter. Aussi, lorsque nous avons commencé à, tout simplement, pouvoir en vivre, nous nous sommes lancés dans ce qui allait être l’ascension d’Health. Toutes les influences que nous avions à l’époque, mélangées à toutes nos nouvelles expériences acquises lors des tournées internationales, ont donné naissance au second album (NDLR : “Get Color”). Puis, est venue la composition de la musique de ce jeu vidéo “Max Payne 3”, avec un son très Leftfield que nous n’avions pas vu venir. Cette expérience, pendant laquelle il nous était demandé d’écrire selon un cahier des charges très précis, nous a permis d’apprendre énormément sur nous même en tant que musiciens.

Nous arrivons alors à un tournant important de votre carrière n’est-ce pas ?

Crucial même. L’écriture de la B.O de “Max Payne 3” a été déterminante concernant la direction que le groupe allait prendre artistiquement parlant. Pour le troisième album (NDLR : “Death Magic”) nous voulions créer quelque chose de vraiment fort et unique, spécialement à cause du fait qu’il s’était écoulé énormément de temps entre le deuxième et celui-ci. On dit toujours : “Tu as toute une vie pour composer ton premier album et seulement deux années pour produire le suivant”. Il fallait que cet enregistrement marque les esprits. C’est ce que j’appellerais l’ère “Death Magic”. Nous voulions adopter des sonorités très agressives, ne pas faire de compromis, nous voulions que l’enregistrement dégage quelque chose de sombre, de très heavy. Il fallait créer un décalage avec tous les remix de notre musique qui avaient été réalisés auparavant, nous démarquer de notre propre style qui, précédemment, contenait quelques chansons pop dans le lot.

Vos albums suivent-ils des thèmes précis ? Ou bien sont-ils composés de chansons écrites de façon aléatoire ?

Un peu des deux je dirais. Nos disques ne sont pas des albums concept. J’entends en comparaison, par exemple, avec ce que Genesis ou les Pink Floyd ont pu faire dans le passé. Des chansons liées les unes aux autres par un fil directeur le tout inscrit dans une histoire racontée. En termes de thèmes, il faut distinguer l’identité musicale de celle liée aux paroles des chansons. Concernant la musique, nous créons définitivement un concept sur chacun de nos enregistrements, une identité. Pour les textes, ce sont mes préoccupations du moment qui ressortent : la mort, mes peurs, ma recherche d’identification en tant qu’individu, un peu comme tout le monde je pense. La musique est un moyen d’expression commun au groupe, les paroles, en revanche, explorent une facette plus personnelle de mon état d’esprit.

Quelles sont les différences entre l’écriture d’un disque et celle de la bande sonore d’un jeu vidéo ?

Ce sont deux façons complètement différentes de composer. Concernant la bande sonore d’un jeu vidéo aussi populaire que “Max Payne 3”, la plus grande difficulté vient du fait que, tu es engagée dans l’élaboration d’un projet monstrueux et que ta mission est clairement d’apporter une plus-value en faisant équipe avec des personnes, dont le mode de fonctionnement, de communication même, est complètement différent du tien. Et cela peut s’avérer être très frustrant à la longue. En contrepartie, là où l’écriture d’un album apporte son lot de questions et d’angoisses, notamment sur l’accueil que celui-ci obtiendra de la part des fans, la composition d’une bande sonore ne se termine que lorsque l’équipe de la production du jeu se déclare satisfaite. Tu sais alors immédiatement que tu as réussi le travail. Pour “Max Payne 3”, nous nous sommes également retrouvés face à un tout nouveau challenge. Il fallait composer beaucoup de musiques et dans beaucoup de styles différents en nous basant sur un visuel. Les consignes imposées peuvent, parfois, s’avérer être contraignantes. Le seul repère immuable sur lequel tu peux finalement te baser est cette phrase que tu entends continuellement “Ouais c’est génial ! Mais pouvez-vous faire encore mieux ?” (Rires).

En quoi le dernier album “Slave of Fear” se démarque-t-il du précédent, “Death Magic” ?

Si on s’arrête un instant sur la composition, les deux sont assez similaires. Je veux dire dans la façon dont nous avons écrit les chansons. Néanmoins, “Death Magic” se veut plus nihiliste, plus orienté vers la notion de l’abandon mais, curieusement, dans ce que ces préceptes peuvent avoir de positif, alors que “Slave of Fear” se veut plus morne, plus mature mais avec plus de colère également.

Pouvez-vous nous parler des albums de remix “Disco”, “Disco2” et “Disco3” ?

Lorsque nous avons écrit notre premier album, nous avions découvert qu’un extraordinaire engouement avait vu le jour autour de notre projet. Des blogs naissaient de toute part sur le net. Des remix sortaient de partout, et leur niveau de créativité était bluffant, tous étaient talentueux et très créatif. Je ne pense pas que ce type de pratique systématique ai réellement lieu encore de nos jours. Lorsque The Knife avait sorti “Silent Shout” en 2007, au moins une vingtaine d’excellents remix de chacune des chansons du disque avaient été créés. Aujourd’hui lorsqu’un groupe sort un album, la stratégie commerciale est, généralement, très cynique et s’accompagne généralement de la parution d’un ou plusieurs remix avec la volonté de continuer à faire de l’argent au delà de l’album en lui-même. Ce n’était pas la mentalité à l’époque. Bref, nous nous étions adressé à des musiciens que nous apprécions tout particulièrement pour pouvoir élaborer des remix de nos chansons et je me souviens très bien, le premier truc qui nous était alors parvenu, était ce remix effectué par Crystal Castles qui est immédiatement devenu un hit hallucinant. Cela nous a motivé dans l’idée de continuer l’expérience, nous avons alors reçu beaucoup de très bonnes créations. Nous avons collecté tout ce matériel et l’avons rassemblé sur un enregistrement. De là est né une espèce de tradition, et lorsque nous avons sorti le second album, nous nous sommes dit “Woh il faut que nous fassions un nouveau disque de remix !”. Voilà comment ces enregistrements ont vu le jour.

Votre dernier album, “Vol.4 :: Slave of Fear”, a été produit par Lars Stalfors de Mars Volta, comment s’est déroulée la collaboration entre vous ?

Nous avions déjà travaillé avec Lars sur “Death Magic”, il était déjà un ami proche pour nous. Le producteur est souvent, en quelques sortes, un membre à part entière du groupe. Avec Lars, la communication est facile et sans rempart. Cela n’a pas de prix lorsqu’il s’agit de travailler et de finaliser l’enregistrement d’un album. Ce processus est vital, collaborer avec quelqu’un qui sait exactement ce que tu veux dire lorsque tu exprimes une idée, et, encore mieux, parvient à anticiper tes réactions face à un projet. Être producteur, à mon sens, demande une totale compréhension de l’esthétisme dans lequel le groupe baigne. Aujourd’hui nous considérons Lars comme un partenaire dans la création.

Qu’en est-il de votre travail avec Perturbator ? Quel mode de fonctionnement avez-vous adopté concernant ce projet ?

Nous avions entendu sa musique et nous avions eu vent du fait qu’il était fan de notre groupe. Nous ne nous sommes jamais rencontré en personne. L’idée d’un projet commun est venue un peu comme ça. En ce qui concerne le mode de fonctionnement et bien, lorsque est arrivé le moment d’écrire une chanson ensemble, nous avons fonctionné d’une façon très moderne. Nous avons commencé par écrire le refrain, un truc très heavy, et là nous nous sommes dit “Woh, ça sonne super bien pour Perturbator !” à cause du tempo utilisé. Puis nous avons ajouté les instruments, les voix, procédé au mixage de l’ensemble. Toute la création de ce morceau a suivi un processus basé sur un échange d’e-mails en fait, nous avancions pas à pas en nous renvoyant le travail une fois que nous avions apporté une modification jusqu’à ce que nous tombions d’accord sur le résultat final. Bien sûr j’aurais préféré travailler en étant physiquement au même endroit, mais bon, ça a marché comme cela.

Est-il vrai qu’à vos débuts vous aviez organisé un genre de concours dont le prix était un coffret contenant l’album “Get Color” accompagné de vos cheveux et d’autographes réalisés à partir de votre propre sang ?

Oui c’est vrai ! A l’époque notre label cherchait une solution pour pimenter l’événement, à proprement dit, de la sortie de l’album. Si tu te contentes de produire un disque et de le vendre, très rapidement les fans le téléchargeant gratuitement sur internet. La question était donc, comment séduire les vrais fans ? Nous nous sommes dit alors, plutôt que de faire quelque chose de banal, comme signer un simple autographe, faisons un truc de malade ! Quelqu’un a émis l’idée d’envoyer un sac avec les poils de son chat (Rires). Je ne sais pas qui aurait voulu de ça sérieusement, mais il est vrai que certains de nos fans sont étranges. Nous avions aussi évoqué la possibilité d’envoyer des photos de nous lorsque nous étions encore enfants. Puis à surgi cette idée d’utiliser notre sang pour signer des autographes. Ensuite est arrivé le concept du premier prix, je crois bien que pour cette partie-là, j’ai volé l’idée du ticket d’or à Willy Wonka. La récompense était un vol, quel que soit le lieu de départ aux Etats-Unis, jusqu’à Los Angeles, pour séjourner avec le groupe au Six Flags Magic Mountain. C’est un fan originaire de New-York qui a gagné. Il était très calme et timide. Nous avons fait la fête avec lui pendant trois jours. C’était génial, et en même temps une idée vraiment délirante.

Quel effet cela procure-t-il d’assurer la première partie de Nine Inch Nails durant la tournée “Lights in the Sky” entre 2008 et 2009 ?

C’était incroyable, le truc que tu n’oublies jamais. Passer de ces petits concerts, dont je te parlais précédemment, aux scènes des Arènes avec Nine Inch Nails, c’était juste inimaginable. L’expérience était irréelle, Trent Reznor (NDLR : chanteur de Nine Inch Nails) s’est montré très amical avec nous. Il nous a énormément conseillés. C’est suite à cela que nous nous sommes retrouvés à travailler avec lui, chez lui, sur un single présent sur notre deuxième album de remix. Il a fait ça sans rien nous demander en échange, l’idée était venue de lui, je crois qu’il voulait juste réellement nous aider. Une inestimable expérience pour un jeune groupe de débutants.

Quels sont les autres groupes que vous écoutez actuellement ?

Dernièrement je me suis remis à écouter l’album “The Downward Spiral” de Nine Inch Nails car c’est le vingt-cinquième anniversaire de sa sortie. J’écoute également City Morgue, un groupe de rap issu de Harlem, un groupe très agressif. En tournée, je me sers énormément d’ ITunes, j’écoute beaucoup de choses comme Philip Glass.

A ce propos, comment se passe la tournée jusqu’à maintenant ?

Tout se déroule super bien !… Simplement, j’avoue que cela commence à faire un peu long. Ma petite amie perd un peu patience avec l’éloignement. Il faut dire que, juste avant de nous lancer dans notre propre tournée, nous venions d’en finir une en tant que première partie d’un autre groupe. L’enchaînement est épuisant. Neuf semaines sans rentrer chez soi peut devenir déstabilisant. Mais, il y a quelque chose d’intéressant qui se met en place d’un point de vue neurologique lorsque tu changes une donnée dans ton comportement pendant plus de six semaines. Ce changement devient une habitude. Cela rend, paradoxalement, certaines contrariétés plus facile à supporter. J’ai l’impression, à ce stade, que la tournée est devenue ma réalité.

Aurélie Kula

www.facebook.com/healthnoise

Photo : Aurélie Kula

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