Nouvelle Vague

BRUNO GAUTHIER

#NVmagZoom

Depuis 25 ans, il est paradoxalement un des producteurs électroniques français les plus discrets et les plus reconnus, ayant signé sur les prestigieux labels F-Communications, Gigolo, GoodLife ou BoyzNoize sous les noms Lady B. ou Madame B.. Il amorce désormais un tournant avec le non moins prestigieux label britannique Atjazz et un nouveau nom de scène: Systm B. Parcours d’un passionné versatile et inlassable promoteur de nouveauté.

Quelles sont tes influences musicales de jeunesse ?

Ma mère est dans le milieu de la danse et je l’ai toujours entendue préparer ses cours avec du Vangelis, Kraftwerk, Jean-Michel Jarre, des percussions africaines, des mélodies électroniques. J’étais jeune quand elle faisait ça, donc ce n’était pas vraiment une démarche mais plutôt un subi. Vers 18 ans, en 1988-89, j’écoutais de l’EBM: Front 242, Les Liaisons Dangereuses, Nitzer Ebb, DAF… J’aimais ces sonorités synthétiques mais j’ai fait une réflexion quand j’ai découvert Reese & Antonio: « Rock To The Beat » puis Underground Resistance: « The Final Frontier »; toute la partie spirituelle et rythmique issue de Detroit et Chicago qui, pour moi, manquait à la musique européenne, alors très rigide et simpliste.

En 1994, tu sors le Vice Versa EP sur F-Communications. Tu as commencé la production musicale combien de temps avant ça ?

Peu de temps avant. J’étais plutôt dans l’événementiel. C’est là que je me suis rapproché du DJing, puis, au culot, je me suis proposé comme DJ résident dans un club. J’ai commencé la production juste après parce que ça m’est venu naturellement. J’étais pote avec des DJ ici qui essayaient de bidouiller. On s’est réunis, on faisait ça dans un studio qu’on louait. On était extrêmement motivés. Et puis j’ai eu la chance d’avoir un peu à portée de main toute la scène internationale avec le Midem à Cannes. Ce sont deux routes différentes qui se sont rencontrées, en fait. Je commençais à mixer et j’avais créé le personnage de Lady Barbarella avec tout un rituel, des costumes; et comme je jouais vraiment de la grosse techno, le gens étaient un peu déconcertés à cause du personnage vraiment déluré, parce que la techno de Detroit était vraiment dans une démarche inverse. Ils voulaient monter la gravité de la situation de la ville qui les inspirait et qui donnait toute cette profondeur à la musique, et moi, je faisais beaucoup de bruit et de choses autour pour qu’on s’intéresse à ça. Donc j’ai un peu utilisé des techniques différentes qui étaient presque antinomiques avec eux, leur façon de se positionner par rapport à leur vécu, et moi qui voulais crier le plus fort possible pour dire « venez écouter ça, ça a une dimension que le reste n’a pas ». Et comme on commençait à parler de moi grâce – ou à cause – du personnage, j’ai pu faire écouter des maquettes à Laurent Garnier et toute sa bande quand ils sont descendus plusieurs fois pour le Midem. Je leur ai filé des maquettes enregistrées sur cassette. Ils ont trouvé ça super intéressant. Ils avaient déjà un artiste signé qui s’appelle Scan X, d’ailleurs, c’est un peu grâce à lui que ça s’est accéléré et que la rencontre a été vraiment faite parce qu’il était un client assidu des soirées là où je travaillais à Cannes. Il y en avait presque une par mois et il venait à toutes.

Changement de nom en 1995 avec Madame B…

Non, c’était un projet différent. Quand je fais de la musique, je suis quelqu’un de cyclique. J’ai découvert la house et la techno en même temps, du coup, je suis toujours un peu pris dans l’un et l’autre. Madame B., c’était vraiment très inspiré Chicago house qui puise ses sonorités dans le sampling et dans l’idée de retravailler le sample. Lady B., on est plus dans la compo.

On dit que tu t’es fait attaquer pour avoir samplé le morceau « No More Tears (Enough Is Enough) » de Donna Summer et Barbra Streisand dans ton « It’s Not Enough »…

Non. On a essayé de le déclarer avec F-Communications. La maison de disques de Donna Summer était ravie. En revanche, comme la plupart des droits sont détenus à majorité par la maison d’édition de Barbra Streisand, ça a été un non catégorique. Ce n’est pas une histoire d’argent mais une histoire d’image de l’artiste, et l’artiste ne voulait absolument pas se faire sampler pour de la musique de délurés de boite de nuit. « Elle est au-dessus de ça », c’est ce qu’ils nous ont dit. Du coup, c’est resté en version vinyle à 1000 ou 2000 exemplaires parce que presser plus aurait été se mettre en danger.

Quoiqu’il a fini sur la compilation F-Communications « La Collection, Chapter 2 » aussi…

Oui, mais il n’est pas tracklisté pour ne pas avoir de problèmes.

 

Ces deux disques marchent donc plutôt bien, puis tu ne sors plus rien pendant pas mal d’années…

Après, j’ai déménagé à Barcelone, et là, ça a été un peu difficile parce que je ne parlais pas la langue, je me suis senti suffisamment prêt pour changer de pays, et visiblement, je me suis un peu surestimé, du coup, la musique s’en est ressentie puisque j’étais un peu paumé. Je ne savais pas trop me diriger, donc tout ce que je faisais qui était de l’expérimentation n’a pas accroché avec F-Communications. J’envoyais des maquettes, ça ne plaisait pas, et le temps passait… et en plus, le personnage de Lady B. commençait à me déranger parce que j’ai eu un peu des déconvenues avec des gens qui n’étaient intéressés que par le personnage et pas la musique ou qui disaient que ce n’était pas bon pour la musique d’avoir un personnage complètement exubérant comme ça alors qu’il fallait justement lui donner un côté sérieux. Donc, alors que ce personnage plaisait beaucoup pour la mise en lumière au début des années 90, on est vraiment tombés dans l’image pure et dure dans la 2ème partie des années 90, à l’époque de Gigolo Records, où la musique était vraiment en construction de belle image. Tous les artistes se faisaient photographier par de super photographes, et moi, j’étais vraiment en DIY, en fait-maison. Un peu comme au début en fait…

Tu es alors revenu à Nice…

Quand je suis revenu à Nice en 2000 après mes quelques années espagnoles où je n’ai pas réussi à me stabiliser, c’était pour faire directeur artistique et DJ résident dans un club où j’ai fait de super beaux bookings pendant 5 ans et le club a très, très bien marché. Et là, je me suis reconnecté avec la musique 3 à 4 fois par semaine. La dynamique a fait entrainement et j’ai bossé avec un gars qui s’était construit un joli studio dans l’arrière de sa boutique de disques; j’ai recommencé à être extrêmement assidu et je venais bosser dans son studio pendant les heures de fermeture de son magasin où lui ne travaillait pas. C’est là que j’ai commencé à me relancer dans la compo et c’est de là que sont sortis les tracks sur Gigolo, Citizen, GoodLife…

Tu réapparais finalement en 2002 en étant le tout premier artiste sorti sur le label Citizen de Vitalic alors que lui-même est en pleine explosion avec le Poney EP, puis par la suite sur GoodLife, le label de The Hacker, lui aussi alors en plein succès international. Comment ça s’est fait ?

Vitalic, je l’ai rencontré parce que je l’ai booké au club où je bossais. Quand j’ai fait le 001 sur son label, Citizen, je ne savais pas qu’il allait y en avoir d’autres. Pour GoodLife, The Hacker était venu jouer à Nice et j’avais joué mon morceau, il m’a demandé ce que c’était et je lui ai dit que c’était un truc que j’avais fait la semaine précédente. Il m’a dit « Je le veux maintenant. Tu me donnes le CD-R, je pars avec tout de suite et tu le donnes à personne d’autre ». Je n’étais pas sûr, je trouvais le morceau pas fini. Il m’a dit « comment ça, c’est pas fini ? » Quand j’ai fini de jouer le morceau, il a appuyé sur « eject », il a pris le CD et ne m’a pas demandé mon avis. Il m’a dit « ça, c’est à moi ». – « Bon. OK. » (rires) Quant à Boysnoize, je voulais vraiment ce maxi parce qu’après avoir parlé un an avec Alex Ridha (a.k.a. Boysnoize) sur MySpace, on s’est rencontrés au Sonar. Il y avait un gars qui a tenté de le dissuader de me prendre chez Boysnoize à cause du personnage de Lady B. que j’incarnais à l’époque et comme quoi ce ne serait pas raccord avec le label, et Alex a juste dit « je m’en fous de ce qu’il a fait, ce qui m’importe, c’est ce qu’il fait maintenant. » Et c’est pour ça que je tenais absolument à finir ce 4 titres pour lui, parce qu’il m’avait défendu. C’était cool de sa part et ce gars a le succès qu’il mérite.

Malgré tous ces labels différents tu as une technicité sonore qui est complètement raccord avec ce qu’ils font, une vraie versatilité à t’adapter.

J’aime les gens à forte personnalité qui apportent quelque chose de nouveau. Du coup, forcément, ça doit m’influencer un peu quelque part. La réalité est telle que quand j’essaie de me canaliser pour essayer de me mettre une barrière quand je fais quelque chose, ça ne fonctionne pas. À chaque fois que ça a marché et que j’ai signé, c’est quand je ne me mets pas de restrictions. Mais là, je suis en pleine interrogation, étant donné tout cela, je me demande si je serais pas un meilleur directeur artistique et label manager que compositeur. Je n’ai pas envie d’arrêter la musique mais je pense que j’aurais plus de puissance à capter quelque chose chez quelqu’un d’autre, parce que moi, quand j’essaie de me caler dans une direction artistique, je m’ennuie ! Et comme c’est quand même le marketing qui fait que tu es sur le devant de la scène ou pas, il importe d’être rangé quelque part pour que les gens te suivent et ne soient pas perdus. Moi, je me suis toujours défini comme un gars dans un avion entre Detroit et Chicago qui n’atterrit jamais.

Quelle est pour toi la différence entre les 3 labels que tu as tenu ou que tu tiens toujours: Mouvement (créé en 1997), Musique Moderne (créé en 2003) et Interférences (créé en 2007) ?

Mouvement, c’était à l’époque où F-Communications n’accrochait pas avec mes maquettes, j’ai essayé de sortir des trucs tout seul… et j’ai lâché l’affaire. Je n’ai pas fait le suivi parce que ça correspondait à l’époque où je suis parti habiter en Espagne. Musique Moderne, c’était quand je suis monté à Paris et que j’ai rencontré Jérôme du distributeur Topplers qui m’a dit qu’ils aimaient bien ma musique. C’est parti comme ça. C’était faire des trucs actuels, modernes, où on ne pouvait pas se dire « tiens, c’est de la deep house ». Je pense que la musique la plus riche et la plus intéressante, c’est quand elle est complètement métissée. Je m’ennuie assez vite quand quelqu’un a compris les codes et qu’il les reprend. Toute cette mouvance old school house où ils refont exactement la même chose que ce qu’on a fait en 1988, moi, je prends des disques de ’88. Un mec qui fait du Robert Armani en 2011, aucun intérêt. Ça n’empêchera pas que les tracks sont bons. Quand j’essaie de recopier des codes pour les comprendre, je le fais chez moi, je ne le mets pas sur mon Bandcamp. Je dois avoir 2000 morceaux chez moi. Et ça paye, parce que le « Cruising Around Motor City » qui est sorti sur GoodLife, j’en vends je sais pas combien par mois ! Ensuite, Interférences, j’imaginais un peu une coupure de courant à Musique Moderne où on fasse tout à la bougie. Donc, chez Interférences, il n’y a jamais eu d’artiste confirmé. Musique Moderne, c’était des trucs que je sortais surtout moi sous mes différents pseudos, et Interférences, c’est moi qui allais les chercher, je ne recevais pas de démos, j’allais moi-même les démarcher. Et j’ai raté Yuksek parce que je n’ai pas été réactif. Parce qu’il m’a envoyé des tracks et j’étais en pourparlers avec Boysnoize à l’époque, donc j’étais beaucoup plus concentré sur moi parce qu’Alex voulait 4 titres et je n’en avais fait que 2 donc j’étais vraiment dans un développement de travail.

Tu es toujours DJ localement, mais pourquoi ne mises-tu pas plus sur le DJing nationalement ? Tu as quand même de la bouteille et une carrière…

Oui, mais si tu n’es pas dans une agence, le circuit d’accès au booking est complètement verrouillé par les agences de DJ. J’ai beau faire un peu de démarchage en envoyant ma sortie sur Atjazz de l’année dernière, malgré ça, les agences de DJ sont vachement en connexion avec les médias, et quand tu ne bosses pas dans ce groupuscule de gens, ils ne vont pas venir te chercher parce qu’ils ont tellement à bouffer et ils vendent les artistes tellement cher qu’il faut qu’on te démarche si tu veux rentrer là-dedans. C’est très difficile en fait. Quand je suis redescendu à Nice en 2011 au bout de 4 ans à Paris, je me suis rendu compte qu’ils étaient tous dans leurs bons circuits, que tous les circuits étaient bien pleins, et essayer de faire son trou là-dedans, c’était très difficile ou il fallait marcher sur des têtes, et ce n’est pas dans mon tempérament. En revanche, une fois revenu à Nice, tout ce qu’on avait fait avec ce club de 2000 à 2005 était complètement passé aux oubliettes. Avant, les gens écoutaient de tout et j’arrivais à jouer de tout et ils connaissaient le DJ star du moment, qui était Josh Wink, jusqu’à Underground Resistance, et quand je prononçais le nom, ils ne me regardaient pas avec des yeux ahuris, alors que maintenant, si tu n’es pas un DJ star d’Ibiza, les gens ne te connaissent pas vraiment ici…

Quels sont tes plus gros cartons ?

Ma plus belle vente, c’est « Cruising Around Motor City » sous Lady B. et « Existing Reality » sous Bruno Gauthier qui a été choisi par Dixon pour son « Live at Robert Johnson ». Ceux que je fais sous mon nom sont un peu plus personnels et poussés, souvent mélancoliques, car mon regard sur le monde a beau être optimiste dans la direction, il est assez noir sur le présent. Il y a un gars qui m’a écrit récemment pour me dire que Dixon avait rejoué ce morceau récemment au petit matin au Panorama Bar de Berlin et que c’était un des plus beaux moments de clubbing de sa vie. Et là, tu te dis « voilà, je fais tout ça et j’ai des moments de galère pour ça ». C’est le genre de contact avec des anonymes à travers la musique qui me booste pour 10 ans.

Depuis plus de quinze ans, tu sors un album ou EP par an plus ou moins en changeant de style par rapport au précédent. Où en es-tu maintenant ?

J’ai signé sur Atjazz sous le nom de Systm B., et là, par contre, je pense que je suis dans une ligne directrice qui est cohérente, parce qu’en bidouillant, je me suis trouvé une manière de composer que je pouvais décliner à l’infini, et je pense que je vais rester là-dedans. J’y ai sorti un maxi l’année dernière et j’en ai 2 autres qui sortent ce mois de novembre et début 2019. Je pense que Systm B. est celui qui va rester parce que je pense que c’est le pseudo de la maturité.

Christopher Mathieu

www.bruno-gauthier.com

www.ladyb.fr

www.systmb.com

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