Nouvelle Vague

BERTRAND BURGALAT

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Artiste, arrangeur et patron fondateur du label de pop fantasque Tricatel, Bertrand Burgalat mène sa barque depuis déjà plus de 25 ans en produisant Arnold Turboust, Jad Wio ou Dominique Dalcan. D’André Popp à Chassol en passant par Helena Noguerra ou Michel Houellebecq, nombreux sont ceux qui passeront par la case Tricatel. Interview avec l’intéressé sur l’histoire du label, ses objectifs et sa longévité inhabituelle dans une industrie difficile, en amont de la venue du label à Cannes pour tout un week end.

Dès 1992, soit l’année de vos 29 ans, vous avez commencé votre carrière en produisant les albums de Jad Wio puis Dominique Dalcan. Quel a été votre parcours musical avant cela ?

J’ai commencé le piano classique vers 6 ans. J’étais au conservatoire puis j’ai fait de l’orgue classique aussi. Vers 12-14 ans, je me suis intéressé aux musiques plus électriques. Puis j’ai tâtonné, j’ai joué dans des groupes. Au début des années 80, c’étaient les débuts des home studios donc je squattais le 8 pistes d’un copain puis ensuite j’ai eu un 4 pistes, puis j’ai commencé à travailler en studio, en production sur les disques des autres… Ça s’est fait un peu de fil en aiguille mais ça a été assez lent. Puis je suis parti à l’étranger et en revenant, j’ai commencé à travailler sur Jad Wio, Dominique Dalcan, Arnold Turboust aussi. Au début des années 90, j’ai fait pas mal de trucs comme ça et je cherchais, j’avais envie de travailler, quoi, je ne prenais pas tout mais je suis bien tombé parce que c’étaient des gens vraiment intéressants. Arnold, c’est quelqu’un que j’apprécie beaucoup.

Pour pouvoir devenir arrangeur, vous avez eu un background académique ?

J’avais un background académique, je connais le solfège, mais dans les école de musique, il y a des choses qu’on ne peut pas détecter. Je pense que j’avais des facilités côté oreille, mais je faisais un blocage – et aujourd’hui encore – sur la théorie musicale. J’écris les partitions, je fais les choses instinctivement, mais si je mets tel accord, je ne me dis pas « parce que c’est une gamme de do mineur, il faut que je mette cet accord-là ». Ça me permet alors parfois de faire des accords qui ne soient pas forcément trop prévisibles mais ça me donne aussi des limites. Je vois parfois avec admiration des gens comme Alexandre Desplat, on voit qu’ils ont une formation hyper académique, mais je pense que l’enjeu pour eux, c’est de s’en émanciper parfois, pour ne pas faire des choses trop prévisibles.

Vous fondez Tricatel en 1996. Est-ce que le but à la base était en quelque sorte de proposer une version française d’artistes dans la lignée de Pizzicato Five, Stereolab, Combustible Edison, Mike Flowers Pops, … ?

Pas exactement mais ce n’est pas très loin. Pour moi, le but, c’était de poursuivre ce qu’avait commencé quelqu’un comme Mike Alway avec Él Records, qui était un label anglais avec une vision complètement fantasmée de la pop, et en fait, c’est cette vision de Mike qui a irrigué au Japon des gens comme Pizzicato Five, et je pense que c’est lui qui les a influencés de ce point de vue-là, mais aussi des groupes comme Saint Etienne après. Combustible Edison, pas du tout, parce que je trouvais ça extrêmement cliché dans le côté lounge. Je me souviens que dans les morceaux de cette période-là qui ont été des déclics, il y a eu « Ping Pong » de Stereolab. Je me disais « mais c’est un super titre ! », ça ouvrait des perspectives. De la même façon que « Only Love Can Break Your Heart » de Saint Etienne. Ça donnait envie de faire des choses. Tout le monde tâtonnait autour d’un certain nombre de trucs mais de temps en temps, il y a des choses qui encouragent. Je me souviens que pour le premier album des High Llamas [sorti par Bruno Rossignol chez Mute France sur Tricatel], c’était vachement bien parce qu’on avait tout écouté les mêmes choses, et on voyait des gens qui avaient digéré ça et qui proposaient quelque chose. Leur chanson « Apricots » sur leur premier EP, tout y est génial, c’est super bien.

Il y a toujours du talent et du temps passé dans les arrangements, quel que soit l’interprète, ça s’entend, mais, sauf exceptions, vous semblez être beaucoup moins regardant au niveau de l’interprétation vocale, que ce soit pour Ingrid Caven, Valérie Lemercier ou même pour vous-même…

Alors, il y a plusieurs choses: déjà, aux débuts du label, on est toujours plus ou moins en réaction avec son époque, et à l’époque, c’était les chanteurs à voix qui étaient, disons, sans âme, mais qui chantaient techniquement très bien. Et moi, je cherchais une forme de poésie, et souvent, on la trouvait plus avec des voix qui étaient plus fragiles. Il y avait donc cette dimension-là. Ensuite, pour Ingrid Caven, c’est une chanteuse exceptionnelle, ça n’a rien à voir. Elle a chanté avec les plus grands orchestres mais elle s’amuse à partir de la mélodie. C’est comme un enfant surdoué, c’est trop facile pour elle. Valérie Lemercier, c’est autre chose. On avait fait des maquettes pour quelqu’un d’autre et elle chantait tout ça hyper facilement, mais à partir du moment où elle s’est dit que c’est elle, finalement, qui allait les chanter, ça l’a stressée, d’une certaine façon. Donc, peut-être qu’elle se disait « je ne suis pas chanteuse », alors qu’elle a une voix splendide. Et après, en ce qui me concerne, c’est autre chose: je me suis retrouvé tellement de fois avec des gens qui chantaient 20 fois plus mal que moi et qu’on trouve qu’ils chantent très bien, ça me navre un peu. Ces gens-là, en revanche, ils passent deux jours sur une voix. C’est vrai que moi, je passe très peu de temps sur mes voix, parce que, vous avez raison, je suis méticuleux sur la production, mais je ne bâcle pas les voix. Pour moi, je dois chanter comme je parle. Je ne cherche pas la performance vocale, je cherche une forme d’émotion, et j’ai presque peur de perdre ce truc-là en surproduisant. Aussi, aux débuts, quand j’arrangeais ou produisais les disques des autres, je faisais tout le temps des chœurs, parfois complexes, où j’allais faire 10 pistes de chœurs et les prémixer sur une piste pour avoir un résultat bien massif avec des harmonies un peu vicieuses et ça ne me posait aucun problème. Mais dès que je me suis mis à chanter presque par défaut parce que des morceaux que je voulais faire n’intéressaient personne et comme je cherchais cette fragilité dans la voix, je ne chantais pas fort, et les gens des maisons de disques me disaient « ouais, la voix, c’est faiblard… », et plus on me disait ça, plus je perdais complètement mes moyens. Et il m’a fallu plusieurs années pour me dire « mais j’en ai rien à foutre ! » Et à partir de ce moment-là, je n’ai plus jamais eu de problème. La façon dont je chante sur scène aujourd’hui, je suis plus à l’aise. Je pouvais déjà chanter comme ça à l’époque mais c’était beaucoup plus irrégulier, et c’est vrai que j’étais fragile sur ce truc-là, ce qui n’était pas le cas pour faire chanter les autres. Il y a aussi une chose: il y a un bon côté de l’époque aujourd’hui, c’est que tous les trucs de télé-réalité qu’il y a eu depuis 15 ans sur la musique qui ont mis en valeur des chanteurs un peu choristes qui n’avaient pas forcément beaucoup de personnalité artistique mais qui étaient techniquement bons, je trouve ça intéressant, car ça oblige les gens un peu plus en marge aujourd’hui à assurer. On ne peut pas faire payer le public pour voir des gens qui se regardent les pieds… Je ne dis pas qu’il faut faire le show, je ne suis pas David Lee Roth, je ne vais pas commencer à grimper partout, mais je pense que c’est important, quand on fait un spectacle, quand on fait un disque, qu’on ne se demande pas ce qu’on fait là et le public aussi, quoi. Donc, on essaie. Aujourd’hui, par exemple, ce qu’on sort sur le label, de Catastrophe ou Chassol, je pense que ça va !

Est-ce que vous cherchez sciemment à faire quelque chose de décalé à ce niveau ?

Je ne cherche pas de décalage, enfin pas consciemment, je ne cherche pas à faire pile ce que tout le monde fait parce que je me dis que d’autres le font et le font bien, ça ne sert à rien et ça ne veut pas dire qu’il faille en prendre le contrepied, mais ce que je cherche à chaque fois, j’essaie qu’on fasse ce qu’on a envie d’entendre et qu’on ne trouve pas exactement dans ce que font les autres. C’est quand même le principe. Quand on prend une grosse maison de disques qui dit « tiens, il y a machin qui cartonne actuellement, donc nous aussi, on veut notre version » enfin, un truc très compétitif, nous, on ne peut pas proposer ça. On ne va pas sortir la Lady Gaga française…

Mais pour un single comme « Les Choses Qu’on Ne Peut Dire à Personne » [de Bertrand Burgalat], en en regardant la vidéo, on peut se poser la question de savoir si c’est un gag ou si c’est sérieux…

La vidéo, c’est marrant parce qu’elle a été tournée en 72 images / seconde. En fait, j’avais un playback dans la poche mais avec la chanson à 3 fois la vitesse, ce qui est impossible à prononcer. À toute vitesse, il faut que je mime ça, ce qui est impossible. et après, quand on redescend à 24 images / seconde, on a cette impression de flottement super étrange, où la voix n’a pas l’air complètement raccord parce que ça a été tourné à 3 fois la vitesse, et c’est pour ça qu’on voit les bagnoles et les gens qui bougent d’une façon hyper bizarre. Et c’était l’idée de Benoît Forgeard [le réalisateur]. Bien sûr qu’il y a de l’humour mais il n’y a pas de dérision. Pour moi, l’idée, c’est d’essayer, en général, de dire des choses qui peuvent être sincères, qui peuvent parfois être mélancoliques et tristes, mais les dire sans lourdeur. C’est vrai que ça aussi c’est une réaction avec l’époque. À l’époque, il y avait ce truc où le rock, il fallait être dark et tout ça, et pour moi, il y avait une imposture. Si je prends les groupes que tout le monde vénérait, genre Radiohead, je ne parle pas musicalement, mais cette vision sentencieuse du mec toujours à faire la gueule, je ne crois pas du tout à la sincérité de ça. Je ne crois pas au mec qui joue la tristesse devant les photographes tous les jours. Et je me sens plus proche de gens qui étaient parfois beaucoup plus torturés ou mélancoliques que Thom Yorke [le chanteur de Radiohead] mais qui, en apparence, avaient ce côté souriant. Et c’est vrai qu’en plus, depuis le début du label, on est beaucoup plus proches sur ce point de vue-là des écuries de soul que des trucs « nouvelle chanson française » un peu sentencieux. Si j’ai repris une fois « Tears Of A Clown » de Smokey Robinson, c’est parce que, pour moi, c’est exactement l’état d’esprit dans lequel on peut être.

Avec les années, Tricatel est devenu un des plus importants labels indépendants français. Comment avez-vous réussi à le garder en vie alors que d’autres, comme Lithium par exemple, ou même Labels, n’ont pas survécu à la vague du MP3 puis celle du streaming ?

Je pense que dans le cas de Labels, c’est plus des questions de réorganisation entre les rachats de Virgin, etc. et peut-être que des labels comme Lithium, ce qui a été le plus compliqué pour eux, c’est qu’ils ont eu du succès. Au sens où, quand on est une petite structure et que, tout d’un coup, on a un succès sur un artiste [en l’occurrence Dominique A.], on augmente la voilure, sauf que ce sont des succès de plus en plus fugaces, et en particulier pour les artistes pas forcément mainstream. Je trouve qu’aujourd’hui, le public dit spécialisé, est extrêmement ingrat et frivole, au sens où il y a une volatilité incroyable. Sans jugement de valeurs, mais quand on voit des emballements comme pour Eddy de Pretto ou Christine And The Queens, et à quel point, à l’album d’après, les mêmes risquent de se faire étriper alors qu’ils vont faire la même chose; pour les structures qu’il y a derrière, une major peut un peu amortir ça parce qu’ils ont un nombre de sorties dans l’année qui le leur permet: sur 100 sorties, ils vont avoir une réussite qui va un peu compenser le reste; mais les structures plus légères, tout d’un coup, si elles ont augmenté la voilure parce qu’elles ont eu un succès, au moindre revers, elles sont beaucoup plus fragiles. Donc finalement, le fait d’avoir toujours connu le demi-succès, peut-être que ça nous a protégés. Mais c’est peut-être aussi le bon côté d’avoir fait des disques qui étaient faits, peut-être, pour mieux vieillir qu’au moment où ils sortaient dans l’instant. Je pense que c’est un catalogue qui est plus facile à appréhender aujourd’hui pour certaines sorties qu’au moment où on les a sorties. Je pense qu’on sortirait aujourd’hui l’album de Count Indigo [« Homme Fatale »], personne ne pourrait imaginer qu’il a conçu il y a 20 ans.

Mais il y a une rentabilité que vous êtes obligés d’assurer. À travers les années, le MP3 n’a apparemment pas terni la longévité de Tricatel…

Bah non, parce que quand on a commencé le label, je trouve que la situation était plus compliquée pour nous. On était beaucoup plus dépendants de la distribution traditionnelle, et comme on était en marge, c’était compliqué, mais on a les mêmes problèmes aujourd’hui. Les têtes de gondoles ont changé, il faut être sur des playlists Spotify ou Deezer, la part des ventes de disques est plus faible pour tout le monde, … C’est une économie qui est très précaire aujourd’hui mais elle l’était déjà pour nous il y a 20 ans, donc peut-être qu’on est plus habitués à ce côté un peu spartiate, un peu difficile; ce qui me navre, parce que j’aimerais qu’on ait plus de succès, d’abord pour les artistes, pour les musiciens, puis pour toute l’équipe, pour rendre justice à des personnes qui se donnent beaucoup de mal et qui ont beaucoup de talent. Et donc moi, ça ne m’arrange pas du tout. En plus il y a quelques verrous qui nous donnent toujours un peu de mal. Ce n’est pas moi qui peut décider si un artiste peut passer chez Ruquier le samedi soir [« Tout Le Monde En Parle » sur France 2], malheureusement; et je pense que pour les artistes un peu en marge, on veut bien d’eux dans ce genre d’émission à condition qu’ils jouent leur rôle d’artiste un peu foufou. Mais nous, on n’est pas du tout dans ce truc…

Mais vous êtes toujours là !…

Non seulement on tient le coup, mais pour moi, c’est la meilleure période du label. Il n’y en a aucune que je renie, mais là, on a une courbe de croissance qui est un peu atypique.

Il est inédit de voir la ville de Cannes laisser quartier libre à un label pour tout un weekend. Le Maire, David Lisnard, dit dans Nice-Matin être fan de Tricatel de la première heure. Comment ce rapprochement exceptionnel s’est-il produit ?

J’ai un ami qui m’avait renvoyé un tweet sympa, alors moi, je ne suis pas sur Twitter mais je vois ce tweet… et puis après, je vois une interview de quelqu’un que je trouve brillant, enfin, qui parlait de politique, c’était dans Le Point, et je me dis « tiens, ça change, il est bien », et je me dis « mais, ce nom… mais ce n’est pas le même ?… » Et puis je demande chez Tricatel: « Vous connaissez un David Lisnard ? » Ils me disent: « Bah ouais, il nous achète plein de disques » et on se rend compte qu’en fait, il en achetait depuis les débuts du Club 25cm il y a plus de 20 ans ! [le « Tricatel 25cm Club » était une sous-division du label Tricatel spécialisée dans l’édition en tirage limité de certains EP’s du label en vinyle transparent au format 10″, soit 25cm – ndlr]. Donc ce n’est pas du tout une posture, parce que souvent, le politique qui dit ça… Balladur disant « j’aime bien le rap » et tout ça, on en a vu des trucs comme ça (rires). Donc on s’est rencontrés, et il m’a dit: « Moi, j’adorerais faire quelque chose ». Il ne faut pas que ça soit une espèce de fait du Prince, quoi. C’est ça qui était bien. C’est qu’on a essayé de faire quelque chose qui soit respectueux. Pour moi, la ville de Cannes, en plus, il y a une vraie poésie. On en parle toujours à cause du Festival mais il y a autre chose, c’est le nombre d’œuvres qui sont inspirées par Cannes, je pense à des films comme « La Bonne Année » de Lelouch ou [le roman] « Super-Cannes » de Ballard, etc. Et à cette saison-là en plus, c’est vraiment bien, parce que c’est une période où il est plus facile pour Cannes d’organiser un truc un peu atypique comme ça pendant un weekend plutôt qu’en mai. En plus, moi, ça me rappelle que je suis allé au Midem il y a 25 ans à cette saison-là. Ce sont des souvenirs assez marrants. Donc voilà, ça nous fait très plaisir et on veut essayer de faire quelque chose qui puisse s’insérer dans le tissu de la ville. C’est pour ça que le vendredi, il y’a des ateliers avec les scolaires. On a appelé ça « Congrès », évidemment, c’est un peu ironique, mais ce qu’il y a de vrai et de chouette dans l’idée, c’est qu’un congrès, c’est un endroit où les gens se rencontrent et où il n’y a pas vraiment de barrières. C’est-à-dire que là, il n’y aura pas d’un côté les spectateurs et de l’autre les artistes. Pour ceux qui en ont envie, on va passer deux jours ensemble dans cet endroit comme si on se retrouvait sur un bateau sauf qu’on polluera moins que si on était sur la Méditerranée dans un gros bateau en train de brûler du mazout. Mais c’est un peu l’idée : avoir cette promiscuité où, à la fois on soit accessible et on puisse rencontrer des gens qui aiment la musique, qui sont curieux. Ce peut être des gens qui connaissent très bien ce qu’on fait ou des gens qui connaissent moins, mais nous, ça nous fait très plaisir. On est là pour ça. Donc on essaiera d’être le plus accessible et le plus disponible possible pendant deux jours.

Christopher Mathieu

Le 02/02/19 dans le cadre du festival Congrès Tricatel au Palais des Festivals – Cannes (06).

www.tricatel.com/cannes2019/

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