Nouvelle Vague

WAX TAILOR

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Est-il encore nécessaire de le présenter ? Jean-Christophe Le Saout, aka Wax Tailor ou « le tailleur de cire », en référence à sa façon de tailler des décors sonores sur mesure autour d’extraits de films dans la cire des vinyles, ses instruments de prédilection. Wax Tailor ou la rencontre originale de deux univers : le cinéma des années 60 et une musique électro flirtant avec le hip hop, le jazz et le funk.. Un style unique à la croisée des genres, un monde atmosphérique qui joue avec notre mémoire et nos sens. Et ça fait 10 ans que ça dure !! Pour fêter ça, l’artiste a voulu faire d’un rêve une aventure collective, et a choisi de mener un projet « de grande taille » : la réorchestration symphonique de 27 titres issus de ses 4 albums, accompagné de 40 musiciens et 17 choristes, dans une mise en scène visuelle inédite. D’après lui, « Phonovisions  fait référence à un trouble des sens, une confusion de langage ; entendre des images, voir des sons ». Il nous raconte…

 

10 ans déjà ?! Cet anniversaire, c’est l’occasion de revenir sur l’ensemble de ta carrière…

Oui, en fait quand je me suis lancé en tant que « Wax Tailor », ça faisait déjà 10 ans que je faisais de la musique et j’ai eu besoin de faire le point. Je n’avais plus envie de m’embarrasser avec des étiquettes, je voulais faire une musique qui me ressemble.

 

En tant que « tailleur de cire », peux-tu me parler de ta façon de travailler ta matière première qu’est le vinyle et de tes influences musicales et cinématographiques ?

Quand on écoute mes arrangements, parfois on me dit « Ah tiens, ça fait très Morricone, tu as repris ça dans un de ses films ? » par exemple. Absolument pas ! Ce qui ne veut pas dire que je réfute l’influence de Morricone, mais j’ai fabriqué des sonorités telles que je les voulais, et ensuite je les ai jouées consciemment ou inconsciemment, puisque de toute façon on est tous construits autour de nos références ; moi j’ai été bercé, et là on peut presque parler de traumatisme, par les musiques de cinéma de John Barry, Lalo Schifrin, Bernard Herrmann, Michel Magne, François de Roubaix pour le côté harmonique, la façon de travailler les arrangements. Et puis évidemment, il y a tout un pan de références qui tient beaucoup plus de mon adolescence et du hip hop de la fin des années 80-début 90, que j’appelle l’âge d’or. Et à partir de tout ce mélange, j’espère faire quelque chose qui me ressemble vraiment… Et j’adore entendre les gens dire « Ah tiens, on dirait du Wax Tailor », parce qu’alors, ils reconnaissent aussi ces références autour desquelles je me suis construit.

 

Comment qualifierais-tu ta musique ?

Je suis beaucoup plus détendu sur ce sujet aujourd’hui ! J’ai l’impression qu’il y a 10 ans, je me défendais beaucoup de toutes ces étiquettes, et puis je crois que personne n’aime vraiment être catalogué, et pourtant on le fait tous avec les autres !! Mais puisqu’il est difficile d’y échapper, je dirais que le terme de hip hop orchestral définit bien ma musique. A une époque on parlait d’« abstract hip hop » pour le différencier du rap, mais cette expression ne me plaît pas, car, et ceux qui en sont issus le savent, le hip hop est une culture à part entière, elle est réelle.

 

Certains artistes comme Charlotte Savary travaillent avec toi depuis tes débuts, d’autres sont de passage. Peux-tu me parler de ces collaborations ?

Dans ma façon de travailler avec ces artistes, le rapport de réalisation est très important. Il faut que je leur trouve un rôle, c’est comme ça que je l’envisage… et souvent, je ne peux pas leur proposer une collaboration sans avoir une idée précise en tête. Je trouverais ça grossier.

C’est peut-être une question de pudeur car pour moi le travail en studio est quelque chose de très personnel. Et j’ai besoin de penser mes choix de featuring tout seul. C’est encore une fois un peu comme dans le cinema, il y a des réalisateurs qui aiment travailler avec certains acteurs, mais il reste de la place pour de nouveaux acteurs dans leurs films. Charlotte fait partie de ces personnes-là, ce n’est pas le même travail : je peux inventer différemment, car nous avons évolués ensemble depuis 10 ans, et notre relation est particulière ; elle me connaît suffisamment pour que je lui envoie une démo et qu’elle puisse la retravailler de son côté. Il y a un dialogue qui s’instaure… Avec Charlie Winston par exemple, c’était différent : j’ai eu une idée précise, ponctuelle, et j’ai essayé de lui amener quelque chose qui soit le plus abouti possible…
Pour « Time to Go » j’ai envoyé la mélodie à Aloe Blacc, on en a parlé, c’était très clair mais il m’a quand même surpris. C’est toujours déconcertant. Il faut accepter que l’artiste sorte un peu du canevas que tu as tissé, et avoir l’honnêteté de dire « ça c’était pas prévu, mais je prends ».

 

Est-ce toi qui écris les paroles de tes chansons ?

Dans les premières années de Wax Tailor j’écrivais… Aujourd’hui je fonctionne différemment. Sur un titre comme « This Train » par exemple, je voulais faire chanter Voice, une rappeuse de New Orleans, avec Ali Harter qui est une chanteuse folk d’Oklahoma… Sur le papier elles font des choses complètement différentes et pourtant j’ai essayé de les convaincre de se rencontrer et de discuter, je leur ai envoyé l’instru, expliqué le contexte, l’imagerie de l’album « In the Mood for Life » et ensuite elles ont écrit. Pour moi c’est essentiel que les chanteurs soient impliqués.
Sur le projet « Dusty Rainbow from the Dark » c’était particulier puisque j’avais écrit l’histoire et chaque intervention de chanteur en était une des illustrations donc ça demandait plus de précision.

 

En 2010, tu avais déjà joué quelques dates avec un orchestre symphonique à Rouen. Comment est née l’idée de ce projet monumental qu’est « Phonovisions » ?

En réalité, il y a deux points de départ à ce projet. Effectivement il y a cette expérience avec l’orchestre symphonique de Rouen il y a 4 ans, et c’est quelque chose qui me tenait à cœur depuis longtemps, parce que quand tu fais du hip hop orchestral, à un moment il faut bien t’y confronter !! (Rires) Et suite à ça, pendant deux ans les gens qui avaient assisté à ce concert m’ont écrit, non pas pour me dire « Génial !! C’était mortel » mais pour me décrire ce qu’ils avaient ressenti… Alors ça a levé des tonnes de questions, et puis je savais ce que je devais ou pouvais améliorer. Et puis l’an dernier, j’ai été contacté par un chef de projet d’art et de technologie lillois, qui souhaitait faire une création live avec moi. A ce moment-là je terminais la tournée de « Dusty Rainbow » (150 dates à travers le monde) et j’aspirais surtout à poser mes valises, et me remettre en studio !! Mais j’étais très intrigué par le côté technologies et visuel sur scène, et j’ai posé une condition : qu’on le fasse en symphonique. Inconsciemment, je crois que j’avais envie qu’il refuse parce que c’était très compliqué, mais il a accepté ! Je n’avais pas pleinement envisagé quelque chose d’aussi massif mais je suis perfectionniste et je me suis impliqué à fond dans ce projet dès le départ en prenant assez vite conscience que ça représenterait énormément de travail. Et puis ça tombait à pic pour marquer le cap de mes 10 ans de carrière !! Au début j’étais frustré parce que je n’avais pas de titre inédit, mais j’ai très vite réalisé que ce serait un travail d’arrangement trop important que de devoir créer de nouveaux titres à adapter à ce projet, et que j’avais déjà beaucoup de matière entre mes mains, parmi le répertoire que j’avais constitué en 10 ans. Je me suis demandé ce que je pouvais faire aujourd’hui que je ne savais pas faire à mes débuts, en étant conscient que j’avais acquis de l’expérience et de l’assurance. Sachant que je suis autodidacte et analphabète de la musique, me retrouver à la tête d’un orchestre symphonique alors que je ne sais pas écrire une note, c’est quelque chose d’assez paradoxal et amusant. Je m’y suis plongé en me disant que j’allais essayer de raconter quelque chose et de faire redécouvrir mes chansons à mon public, en retravaillant les arrangements pour faire vivre la matière. Si je me réfère à la tournée « Dusty Rainbow », j’avais 4 musiciens sur scène, et pour moi c’est un peu les 4 couleurs primaires, qui donnent du relief et humanisent la musique. Il y a une chose qui est commune à tout le monde en live, c’est qu’on va chercher de l’énergie. Alors je ne vais pas me transformer en David Guetta sur scène, non, ça c’est sûr, mais là avec 40 musiciens, j’ai tellement d’options dans les mains, des possibilités d’orchestration tellement riches qu’il fallait qu’il se passe quelque chose. Et puis il y a aussi l’aspect visuel… Par rapport à « Dusty » qui était une création live complètement narrative, là, pour moi, l’histoire sur « Phonovisions », c’est les musiciens qui sont sur scène. C’est quelque chose que je n’avais pas prévu en amont, et c’est assez troublant. J’ai travaillé avec des stop motion designers pour rendre quelque chose qui ne soit pas narratif ni abstrait, plutôt dans une logique de partition en mouvement. Et puis j’ai aussi pensé le projet dans l’optique du disque, comme si je disais aux gens « Venez, je vous invite à l’enregistrement ». C’était tellement important pour moi que je me suis dit qu’il fallait que je le grave. Parce que c’était une sorte d’accomplissement et je me suis dit « je suis serein ». Tu sais en ce moment la tendance sur la scène électro, c’est de faire bouger les gens. On se dit « Faut qu’ça tape », et je crois qu’à un moment on insulte l’intelligence et la sensibilité des gens. Là, le fait que le public soit assis, ça me permet d’être subtil et de prendre mon temps sur des morceaux atmosphériques, et de toucher les gens.

 

Est-ce le même orchestre qui te suit durant la tournée ?

Je vais jouer à Bogota avec l’Orchestre National de Colombie, mais en dehors de ça, je joue avec le même orchestre. J’ai vécu ma première expérience avec l’Orchestre National de Rouen, qui était articulé autour de jeunes musiciens, et il y avait une fraîcheur, ils connaissaient les morceaux, c’était culturel et ça a facilité le travail.

 

Comment as-tu choisi les morceaux que tu souhaitais reprendre sur « Phonovisions » ?

Je me suis posé la question des orchestrations. Le plus important pour moi était que ce soit cohérent et que les titres s’y prêtent. Je suis allé chercher des morceaux que je ne joue pas habituellement, comme « Sometimes » sur « Hope & Sorrow » par exemple. Pour l’anecdote, quand j’ai commencé à bosser sur « Dusty Rainbow » en studio en 2010, je venais de jouer avec l’orchestre symphonique de Rouen. J’étais forcément imprégné par cette expérience et je me suis demandé comment je pouvais créer un morceau orchestral, épique tout seul, sans orchestre symphonique mais en le faisant sonner comme s’il y en avait un. Je l’ai fait, et ce morceau c’est « Phonovisions ». Et sur la tournée « Dusty », quand on me demandait pourquoi je ne le jouais pas, je répondais qu’il me fallait un orchestre symphonique pour pouvoir le faire, et que je réaliserais peut-être ce projet un jour. Quand c’est devenu possible l’an dernier et qu’on m’a demandé quel nom je voulais donner à ce projet, la réponse est venue comme une évidence… PHONOVISIONS ! La boucle était bouclée.

 

Comment ça se passe sur scène, quand on joue avec 40 musiciens et 17 choristes ?

Alors premièrement, sur le plan logistique c’est beaucoup plus lourd à mettre en place. Pour te donner un ordre d’idée, sur cette tournée j’ai 5 ingénieurs du son. Ça nous permet un certain confort, et encore si ça ne tenait qu’à moi, j’en aurais 8 ! Mais à un moment donné, ça va je suis pas U2 non plus !! (Rires) Ensuite, les musiciens jouent sous la direction de la chef d’orchestre (Lucie Leguay, ndlr) et en plus de ça, il faut qu’ils jouent sur « la musique des machines ». Mais si on met des enceintes de retour branchées sur les cellules de tous les instruments partout, le son ne sera pas joli. Donc les musiciens ont juste une sensation du son, mais ils ne le reçoivent pas comme le public l’entend. Ils sont obligés de faire confiance à la chef d’orchestre qui, elle, doit avoir tous les éléments… Avec les ingés son, on a trouvé un système que j’ai qualifié de « ghost track » c’est-à-dire qu’elle a une oreillette dans laquelle je lui envoie des informations précises, qu’elle communique aux musiciens. Par moments, quand je balance l’info, je décide d’envoyer la batterie par exemple, je sais que sur les 8 mesures qui suivent, ce sont les cordes qui prennent le relais et ça me permet de me mettre en retrait, comme de prendre du recul instantanément sur ce qui se passe. Et là, il arrive quelque chose de spécial. C’est un peu comme si j’étais spectateur, et ça c’est « whaou ! »… magique, troublant. C’est un moment privilégié qui est réellement grisant, et c’est une chance de pouvoir vivre ces moments dont je sais tout de suite que je m’en souviendrai dans 30 ans.

 

A la lecture de ta bio, on a l’impression que tu as passé énormément de temps sur la route. Quelle place accordes-tu à la scène ?

Non non, ce n’est pas une impression !!! En 10 ans, j’ai donné 600 concerts dans plus de 50 pays. Je cherche l’expression française pour le dire… C’est un joyeux n’importe quoi !! (Rires) Là je te parle, je pars demain pour Bogota, je n’ai pas préparé ma valise, la semaine dernière j’étais à Shanghaï… Dans la vraie vie, ce n’est pas comme ça ! (Rires) Je n’ai jamais le temps de me rendre compte. Parfois je suis presque frustré d’avoir perdu cette joie du préparatif. Si on m’avait dit qu’un jour je me réveillerais dans un pays sans savoir lequel parce que je ne m’en souviens pas, je t’aurais dit « c’est abusé » mais ça m’est vraiment arrivé !! C’est complètement fou. Alors, c’est vrai que la scène prend beaucoup de temps. Il arrive que des gens me disent « tu n’as fait que 4 albums en 10 ans » mais il faut remettre ça dans son contexte… Je ne vois pas comment je pourrais faire plus pour la simple et bonne raison qu’il y a un autre aspect de mon travail qui est extrêmement chronophage, c’est le fait que je sois mon propre producteur / manager (Lab’Oratoire, ndlr). J’y passe un temps fou, mais pour moi c’est très important. C’est ce qui garantit ma cohérence artistique. Je connais trop bien l’univers du disque et je n’ai pas envie de confier ça à quelqu’un qui me fasse dire ou faire ce dont je ne veux pas, au risque de ne plus me retrouver dans la façon dont c’est fait. Je suis un artisan, je m’occupe de tout de A à Z, et c’est peut-être ça qui prend le pas sur plein d’autres choses. Finalement, la frustration elle est là, pas dans la tournée qui, elle, reste un moment hyper important pour moi en tant qu’artiste. Mais malheureusement je n’ai pas trouvé d’autre solution pour garder le contrôle…

 

Tu tournes à peu près sur tous les continents. Comment es-tu reçu en Amérique du Sud ou en Asie par exemple ?

Il y a des nuances. En France, Belgique, Europe de l’Ouest en général, aux Etats-Unis et même en Grèce, en Pologne ou en Turquie, j’ai un public qui me suit depuis longtemps, qui me connaît et qui me porte en quelque sorte, donc je suis dans mes petits chaussons. Ce qui est intéressant pour le projet « Dusty Rainbow from the Dark », c’est qu’il y avait un contexte, un fil conducteur et un visuel qui portaient vraiment l’histoire… Et comme toutes les chansons étaient en anglais, j’ai l’impression qu’en France le public n’a pas pleinement assimilé cette histoire, alors que ça a été le cas aux Etats-Unis. Sur « Phonovisions », pour le Théâtre National de Colombie, c’est incroyable qu’on me propose un projet aussi énorme !! En Amérique centrale (Guatemala, Panama…) ou encore en Inde, je pense que c’est plus de l’ordre de la curiosité et de la découverte.

 

A ce propos, je n’ai pas vu de date française pour la tournée « Phonovisions »…

Alors effectivement ce n’était pas prévu, mais on vient d’ajouter une date unique en France, qui se jouera le 1er novembre dans le cadre du festival « C’est pas Classique » à Nice (Acropolis, salle Apollon, concert gratuit, ndlr). FONCEZ !!

Fanny Sananes

Le 01/11 à l’Acropolis – Nice (06)

www.waxtailor.com

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