Nouvelle Vague

STEPHAN EICHER

#NVmagZoom

Après 6 ans et demi d’attente, le nouvel album de Stephan Eicher sobrement intitulé « Hüh ! » sort enfin, produit aux couleurs de sa tournée actuelle qui sillonne déjà la France avec le groupe fanfare Traktorkestar et la beatboxeuse Steff La Cheffe. Le plus célèbre des Suisse-Allemands nous parle également de ses méthodes de composition et du possible comeback de son premier groupe, Grauzone.

Au tout début des années 80, votre groupe Grauzone a vraiment bien marché. Comment se fait-il que vous n’interprétiez jamais en concert les morceaux de cette période ?

Dans cette tournée avec le Traktorkestar, de temps en temps, on joue « Eisbær », mais c’est plutôt un clin d’œil, parce que ce qu’il faut savoir, c’est que le personnage central de Grauzone, ce n’était pas moi mais mon frère Martin. C’est lui qui chante 80% des chansons, moi j’en chante 20%. J,’étais plutôt responsable de la partie synthétiseurs, production, image, tout ça, mais c’est lui qui a écrit la plupart des chansons et qui les a chantées. D’ailleurs, cette année, on ressort tout le catalogue réédité en vinyle parce qu’il est perdu depuis 30 ans, on ne peut plus le trouver, avec une box, un très beau livre qui retrace l’histoire du groupe, des photos dont on ne savait même pas qu’elles existaient, de très beaux textes… ça sort dans l’année. Et, je ne sais pas si ça va fonctionner, mais normalement, mon frère, moi et Marco Repetto, le batteur, on se retrouve en avril pour essayer de faire le 2ème album après 40 ans (rires). Oui, mais ça ne va pas marcher, on va s’engueuler tout de suite (rires).

J’allais justement vous demander si Martin composait toujours…

Oh, il compose, mais il vivait très retiré dans les Alpes suisses, et là, il est redescendu, il a déjà visité mon studio pour voir si ça peut l’inspirer, et il a annoncé de s’enfermer en avril avec moi et Marco Repetto, le batteur, pour voir ce qu’il pourrait en sortir. Je ne pense pas que ça va marcher, mais au moins on tente !

Vous avez une idée de combien d’exemplaires vous avez vendu d' »Eisbær » ?

Moi, je n’ai rien vendu, c’étaient des maisons de disques qui ne nous ont pas toujours bien payés (rires). 1 million, peut-être 1,500,000 exemplaires ou quelque chose comma ça, oui, je crois que c’était ça.

Vraiment tant que ça ?

Oui, j’ai vendu plus d' »Eisbær » que de « Déjeûner En Paix » finalement. C’est le plus grand tube auquel j’ai participé.

Par la suite, vous sortez un premier album, « Les Chansons Bleues » en 1983 avec des chansons en français et en anglais mais c’est surtout le deuxième album « I Tell This Night » (1985), principalement en anglais, qui va vous révéler avec le titre-phare « Two People In A Room ». Vous auriez pu choisir à ce moment-là de continuer principalement en anglais mais vous avez privilégié le français. C’est un choix inhabituel, surtout au milieu des années 80…

Oui, parce que j’essaie toujours de chercher dans les recoins où il n’y a pas beaucoup de lumière. Je crois toujours qu’il y a des choses plus intéressantes à découvrir artistiquement là où il n’y a pas beaucoup de lumière. Déjà, pour Grauzone, quand tout le monde chantait en anglais, mon frère a dit: « Moi, je chante en allemand ». En plus, c’était un allemand que nous, on ne parle pas en Suisse, c’est une langue étrangère. Quand j’ai continué en anglais, tout d’un coup, j’ai reçu 2-3 textes par Klaudia Schifferle en français, et le public en a été vraiment surpris dans les concerts: « Pourquoi il chante en français ? C’est vraiment pas à la mode, ça. » J’aime bien chercher là où les gens ne regardent pas. Il y a toujours quelque chose à trouver.

Avez-vous une façon habituelle de composer vos morceaux ou est-ce du cas par cas ?

Oui, j’ai un peu un rituel. C’est-à-dire que je reçois des textes de Philippe Djian en français et de Martin Suter en Suisse. Moi aussi, j’ai continué un peu à écrire des textes, mais au final, ils sont pour moi  toujours moins bien que ceux de Martin ou de Philippe. Je les imprime et je les mets autour de moi où je vis. De nombreuses fois, c’était dans une cuisine, mais depuis 10 ans, j’ai un espace studio / atelier en Camargue où j’habite, et il y a beaucoup de place. Je décore vraiment la pièce avec des textes, comme ça. Je prépare une guitare électrique, une guitare acoustique, et maintenant, depuis « L’Envolée », l’album [de 2012], il y a aussi un piano. Et puis je me balade entre les chansons, je glande, jusqu’à ce qu’il y en ait une qui me siffle ou me fasse un clin d’œil, je m’approche et si ça commence à résonner en moi, je l’enlève du mur, je la mets devant moi et je commence à chercher. Je commence à chercher où les mots m’amènent dans la mélodie, dans l’harmonie. Je cherche l’harmonie, quelle tonalité cette chanson représente… Si quelqu’un me regarde, il va penser que je suis un fou furieux, car je ferme les yeux, je danse, je me roule sur le tapis (rires) jusqu’à ce que j’aie trouvé la tonalité, puis le tempo, plus ou moins, et après, je cherche dans chaque mot la note qui correspond pour moi, et voilà, c’est comme ça.

Et vous avez toujours fait ça comme ça ?

Toujours, mais depuis 5-6 ans, je trouve que c’est la façon la plus respectueuse pour le texte. Il faut respecter le texte. C’est la première chose que je fais, respecter les mots.

À l’époque, vous êtes passé progressivement d’un album tous les 2 ans à tous les 3 puis 4 puis 5 ans. Est-ce que vous vous sentez moins prolifique avec le temps ou est-ce plus une question d’être qualitatif ?

Non, c’était vraiment lié aux tournées qui se sont rallongées après chaque disque. Si vous débutez, que vous faites un disque, vous faites quelques concerts dans des clubs enfumés, et après vous retournez travailler. À partir de « Engelberg » (1991), les tournées ont duré 3 ans ! Entre « L’Envolée » (2012) et maintenant, j’étais en conflit avec ma maison de disques, Barclay, j’étais devant des tribunaux. Ils sont très, très lents en France. Le juge, vous pouvez ne le voir qu’une fois par an, et entre temps, vous n’avez pas de travail. Une tournée, pour moi, c’est 17 personnes, musiciens, techniciens. Si je ne joue pas, je ne travaille pas et ils ne gagnent rien. Moi, j’ai fait 3 albums entretemps, de 2012 jusqu’à maintenant. Un qui sort là, maintenant [l’album « Hüh ! »], un qui est sorti en 2017, qui s’appelle « Song Book » mais qui est seulement sorti en Allemagne et en Suisse, qui est un livre-disque, et un 3ème qui, parce que j’ai eu le conflit, Universal l’ont boycotté, ils ne l’ont pas sorti.

Et en fait, vous en avez même fait un 4ème, vous avez fait « Rêveries » avec Rainier Lericolais…

Merci beaucoup ! (rires) Ohlala. Grâce à vous, je vois que je travaille !

C’est d’ailleurs un projet atypique « spoken word » sorti en 2012 et disponible sur la plateforme Bandcamp depuis 2016. Puisque vous étiez en conflit avec Barclay, est-ce que vous avez pensé à passer à des plateformes de ce type où vous pourriez vous sentir plus libre de vos mouvements artistiques ?

J’y réfléchis encore… Je cherchais un portail plus dynamique pour moi, mais pour être très, très clair, la plus grande partie de mon public a grandi avec moi. Ce sont des gens qui adorent les objets, qui adorent une certaine lenteur dans l’écoute d’un disque… Je suis un peu trop vieux, je pense, pour pouvoir utiliser ces nouveaux portails vraiment intelligemment. J’ai des idées pour l’essayer parce que je travaille aussi avec des musiciens de cette génération, je travaille sur un disque avec Superpoze, qui est un garçon de l’électronique, ça fait 10 ans maintenant qu’on travaille sur un projet. Et je crois qu’avec lui, il est plus intéressant de créer rapidement plutôt que d’attendre qu’une maison de disques presse et amène les disques dans des magasins qui n’existent plus. J’y réfléchis mais je ne suis pas très doué pour voir le futur…

Quels sont d’après vous les gros problèmes de l’industrie musicale en ce moment et comment pourraient-ils être résolus ?

Je crois que dans l’immédiat, ce serait la cupidité… c’était ça ma discussion de conflit avec Universal. Je leur ai dit: « Je ne comprends pas. Si vous avez eu des retours sur investissements plusieurs fois, quand vous regardez comment les musiciens doivent se contenter de vivre avec 9% – ou 18% dans mon cas, car j’ai un meilleur contrat qu’un débutant -, comment vous imaginez-vous que votre vache à lait ne va pas mourir de faim ? Si vous êtes capitaliste, mathématiquement, je peux comprendre votre point de vue, mais moralement et humainement, je ne comprends pas que vous laissiez mourir la vache. » Et je pense qu’il faut aussi aujourd’hui être très clair sur le fait que toutes les chansons appartiennent à l’industrie. Elles ont seulement amené de l’argent et au début et un peu de travail mais ils ont viré du monde. Chez Barclay, de 60 personnes, ils en sont arrivés à 35 ou un truc comme ça. Ils ne peuvent même plus faire le travail. Et le côté créatif ne représente que 9 à 18%… « Au moins 50/50. » Voilà, c’était ça mon truc… « Si vous avez gagné des sous, est-ce qu’on ne peut pas faire 50/50 avec tous les musiciens ? » Et ils n’ont pas aimé.

Nous, on a un contrat qui stipule des chiffres et des budgets,: des chiffres du travail qu’ils doivent faire, des chiffres de comment ils doivent s’occuper de ces masters qui leur appartiennent, et d’encore un tiers dont ils s’occupent; et dans le contrat, il est écrit « 100% », or, ils travaillent encore à 30%, j’ai donc demandé « Mais est-ce que les masters vous appartiennent, finalement ? Peut-être seulement à 30% si vous ne vous investissez qu’à 30% », et c’est une question intellectuelle que j’ai posée au juge, que j’ai posée aux avocats spécialisés sur ces droits, et j’ai posé cette question pas seulement pour moi, mais pour tous les créateurs ! C’était une question comme ça. Mais leur réponse était d’une violence ! Vraiment violent, quoi. Quand cette violence m’est tombée dessus, j’en suis même devenu malade à un moment (rires). Je me suis dit: « Mais est-ce que j’ai envie ?… Est-ce qu’il est bien pour moi de vivre avec des gens qui ont cette violence ? » Et j’ai décidé que non… jusqu’à ce que je rencontre Stéphane Espinosa de Polydor, qui est chez Universal aussi, et qui a un discours différent. Et je me suis dit: « On va essayer de sortir ce disque ensemble pour voir, peut-être que ça va mieux se passer avec lui. »

C’est d’autant plus marrant que Polydor étaient les premiers qui avaient édité votre premier album « Les Chansons Bleues » pour la France en 1984.

Exact ! Vous avez vu ?!

 

Votre tournée actuelle met en avant la culture musicale Yéniche, qui est à la base un groupe ethnique dit semi-nomade et dont vous êtes à moitié originaire; est-ce qu’il vous a semblé important de mener ce projet en ce moment où il y a tant de débats sur les flux migratoires ou est-ce juste une coïncidence et une envie ?

Je ne sais pas si c’est vraiment une coïncidence… D’un côté oui, certainement, car ce n’est pas calculé, mais en fait, à la suite du conflit avec mon ancienne maison de disques, je suis retourné quelques temps chez mes parents en Suisse et j’ai découvert beaucoup de choses sur ma famille, mon grand-père musicien, des photos de mes ancêtres que je n’avais jamais vues, les Eicher et ce qu’ils avaient vécu. Ça m’a vraiment fait réfléchir. Je pense que ça a certainement eu une influence sur l’envie de faire cette tournée… La précédente était avec des automates, j’avais besoin d’autre chose…

 

Vous avez vécu entre Berne, Paris, Carcassonne et désormais en Camargue. Vous sentez-vous également nomade dans l’âme ou est-ce que vous cherchez plutôt la stabilité sans jamais vraiment la trouver ?

Oh moi, je suis un artiste et j’aime voyager et rencontrer mais il est vrai que depuis que j’ai eu des enfants, dont le plus grand a 19 ans maintenant, ça m’a donné une certaine envie de stabilité, même si au fond de moi, je suis probablement encore un peu nomade…

 

Cette tournée s’achève en France en février. Quels sont vos projets artistiques pour la suite ? Une nouvelle tournée pour promouvoir ce nouvel album, « Hüh ! » ?

En mars, on va partir en tournée en Suisse puis en Allemagne, puis comme je disais, je retrouverai mon frère et Marco en avril pour tenter de voir si l’on peut recréer encore quelque chose de nouveau avec Grauzone, et sinon oui, on compte faire des festivals cet été avec le Traktorkestar parce que c’est de la musique qui est vraiment faite pour les festivals !

 

Christopher Mathieu

Le 23/02/19 à la salle Guy Obino – Vitrolles (13).

www.stephan-eicher.com

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