Nouvelle Vague

RYON & BORDELINE SOUND SYSTEM

Le 25/08/2018 dans le cadre du festival Terre de Soleil – Saint-Cézaire (06).

#NVmagLiveReport

Comme chaque année, la ferme pédagogique Terre de Soleil a organisé le 25 août son concert d’été en collaboration avec l’association la Belugue. Cette ferme qui a été créé pour accueillir des animaux abandonnés propose un espace en plein air bordé d’olivier entourant une vieille bâtisse et une restanque en pierre qui fait, quelque fois l’an, office de scène. Pour passer un soir d’été en musique il n’y a pas mieux, même le Mas des Escaravatiers et sa piscine clinquante sont surpassés par cette ambiance et ce décor champêtre qui crée un grand sentiment de liberté chez les spectateurs qui viennent y passer une soirée de fête, de rencontre ou de retrouvailles et … de musique Live. Pour moi, comme pour beaucoup d’autres fans de musique du pays de Grasse, cette soirée est avant tout une occasion de se retrouver et de revoir chaque membre d’un microcosme local impliqué à divers titres dans la musique, tout en cristallisant aussi un certain nombre de reggae addicts. Tout ce petit monde trouve ici une scène à taille humaine et une programmation rendue originale par le budget de type associatif qui pousse les organisateurs à chercher le rapport qualité-prix maximum au sein de la foisonnante scène reggae de France et donc d’éviter les poncifs du genre qu’on retrouve partout ailleurs.

Toujours à la recherche de cohérence entre les préceptes de la ferme, de l’association et les artistes accueillis, après le groupe Marseillais Gang Jah Mind , l’an dernier c’est au tour du chanteur Reggae pyrénéen Ryon d’enflammer les planches de cette scène de proximité. Quasiment inconnu dans le Sud Est, j’ai eu la chance de la découvrir il y a 4 ans dans son écosystème montagnard lors du Festival Reggae Festijam (la meilleure organisation et le festival français le plus convaincant en matière de reggae) qui se tient à Arrens Marsous dans une magnifique vallée des pyrénées. Quand on pense à la proximité d’intention entre le Festijam et la ferme terre de Soleil on peut penser que Ryon se trouvait tout à fait à son aise entre oliviers, terre battue et enclos abritant nombre d’animaux pas si dérangés que cela par l’étrange cortège qui, le temps d’un soir, envahit son espace d’habitude bien plus calme. Ryon c’est une gouaille du Sud Ouest avec un accent et un flow rocailleux comme si Nougaro était réincarné en fou de syncope caribéenne. Ryon c’est aussi des textes qui mettent en scène sa rébellion contre la société urbaine, matérialiste où l’avoir prime sur l’être que nous subissons tous. Si chaque personne présente ce soir là mène son propre combat et construit ses propres remparts, Ryon en a tiré inspiration. Que la musique jamaïquaine et le combat de descendants d’un peuple déporté pour la reconnaissance de son histoire que Bob Marley nous a amené sur un plateau, fasse naître partout sur terre ce genre d’initiative reste un délicieux mystère. Mais c’est pour moi ce que le reggae a fait de mieux : motiver des artistes à porter la voix d’une communauté agissante partout sur terre que cette musique permet de motiver, de souder et de porter spirituellement au quotidien. Ryon est en plein dans cette mouvance, qu’on peut aujourd’hui qualifier de mouvement culturel même si son hétérogénéité le rend difficile à comprendre par les médias. C’est l’avantage des contre-cultures de underground ! Elles n’ont besoin d’aucun pouvoir extérieur pour survivre et croître, il en est ainsi du reggae comme d’autres contre cultures souterraines. A mon sens ce qui fait Ryon, ce sont ses textes bien écrits, bien sonnants, qui ajoutés à son accent original pour nous, lui donne toute sa spécificité. Cependant sur scène, à part si on slamme, il faut trouver un biais artistique pour faire vibrer le public avec des textes qui s’adressent davantage à l’intellect de l’auditeur qu’à son cœur et son corps. La première fois que j’ai vu Ryon, j’ai vraiment apprécié son énergie et sa rythmique ragga qui pulsait et faisait sauter l’auditoire. Malgré les imperfections musicales d’un groupe qui s’était fait seul, la vibration savait enflammer le public. Quand est venu le premier album « Rêver » sorti en 2016, c’était l’occasion de prêter une oreille attentive à l’esprit du garçon et à sa manière de voir les choses. Quand je retrouve Ryon, chez nous, sur scène en 2018, l’avancée qualitative de sa musique saute aux oreilles car le groupe joue bien mieux et chacun trouve sa place et l’ensemble est bien plus cohérent. Cependant le groupe a perdu en énergie ce qu’il a gagné en application et l’ensemble paraît bien plus plat. Comme nous l’avons dit, sur scène, il est difficile de mettre en avant ses idées si le public n’a pas longuement écouté les albums de l’artiste ou ne sait pas déchiffrer une identité bien ancrée par des années de carrière. Ce soir à Saint Cézaire, Ryon ne peut s’appuyer sur aucun de ces leviers car peu de personnes du public le connaissaient avant de le voir sur scène. Or quand un groupe passe du statut de vedette locale qui a l’habitude de jouer devant un public familier, à des tournées nationales, il faut trouver une formule artistique pour faire adhérer un public qui ne connaît pas le groupe et faire passer son identité à travers sa prestation scénique. Pour moi Ryon n’a pas encore su passer ce cap et sa prestation sur scène manquait réellement de relief malgré une qualité musicale d’interprétation qu’on ne peut remettre en cause, tout comme l’authenticité et l’intégrité de l’artiste. La preuve de mes dires c’est que quand Supa Saï et Bastos, deux toasteurs ragga/dancehall du coin sont montés sur scène, le public a exulté, non parce qu’il les connaissait, mais parce qu’ils sont allés sur un registre ragga plus rythmé que le public attendait avec calme mais impatience, replongeant Ryon dans ce qui fit son essence. Pour moi, et pour bien d’autres ce fût le meilleur moment de la soirée. Donc à l’issue de son concert, je ne peux qu’adresser beaucoup d’encouragements pour Ryon qui est un artiste que j’apprécie, mais aussi une mention « peut mieux faire » telle que celle qui a accompagné tous mes bulletins scolaires ! De l’espoir il y en a et je suis sûr que comme moi (qui m’en suis tout de même sorti dans la vie), Ryon trouvera un sens scénique plus inclusif à sa musique pour captiver un public qui le découvre. Je pense que le groupe a changé trop précipitamment de mode de fonctionnement, passant d’un statut et d’un fonctionnement associatif mêlant énergie, entraide et débrouille à un fonctionnement plus professionnel avec une agence de booking à mon sens peu utile voire néfaste dans l’underground reggae tel qu’il fonctionne actuellement pour les groupes français. Ryon n’a pas, momentanément je l’espère, réussi à faire partager l’intégralité de son âme artistique et j’espère sincèrement qu’il ne persistera pas dans cette voie qui ne lui ressemble pas entièrement. La musique est un long parcours vers la maturité artistique et professionnelle et les embûches sont nombreuses, surtout lorsqu’on a fait le choix d’une musique culturellement flamboyante mais économiquement pauvre comme le reggae.

La soirée s’est conclue sur une prestation pleine d’énergie du Border Line Sound System avec Tybz, le selecta/ingé son toujours prêt à rendre service en technique ou à enflammer les platines. Le groupe de jeunes toasters a débordé d’énergie, me rappelant le Ryon d’avant que j’avais vu au cœur de ses montagnes. L’ensemble a vraiment ravi un public d’amis ou de fans de proximité par sa capacité à partager dans le sourire et la convivialité son manque d’expérience, regonflant le public en fin de soirée. Malgré mes réserves sur l’évolution musicale et le relatif trou d’air passager de Ryon sur scène, la soirée fût vraiment une réussite car je pense que tout le monde, et moi y compris a trouvé ce qu’il était venu chercher : des vibrations, du lien, de l’amitié et le sentiment de faire communauté localement autour de la musique Reggae. Vivement l’an prochain et bravo à la Belugue qui signifie « étincelle » en provençal et qui plus que jamais porte bien son nom mais surtout à toute son équipe toujours prête à affronter les hauts et les bas de la vie associative pour notre plus grand plaisir.

Emmanuel Truchet

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