Nouvelle Vague

MAGMA

#NVmagZoom

Rarement un groupe aura su, au fil du temps, associer aussi parfaitement la magie et la musique. Témoins de la naissance et de la disparition de nombre de leurs comparses, Magma continue de flotter, imperturbable, sur une mer au-dessus de laquelle, la création fait office d’étoile du berger. Fort d’une expérience hors du commun, Magma n’a pas fini de propager son message. Rencontre avec Christian Vander, l’indétrônable fondateur et leader de Magma.

Cinquante ans d’une carrière impressionnante et un nombre incalculable de musiciens ayant participé au groupe Magma. Ce riche renouvellement de membres est-il le secret de la longévité ?

Eh bien, voyez-vous, nous n’étions pas censés changer de musicien lors de la création du groupe. Cela n’était absolument pas notre volonté. Dans toutes les formations, il arrive, tôt ou tard, un moment où chaque musicien ressent le besoin d’aller vivre sa propre aventure. C’est pour cette raison principalement que nous avons souvent changé de collaborateurs. Je peux vous dire que c’est un sentiment terrible à chaque fois, surtout la première. Mais voilà, on ne peut pas aller contre ça, la recherche d’une nouvelle expérience et, indépendamment de cela, l’usure et la fatigue instaurées par le rythme des tournées, notamment à nos débuts : départ directement après le concert, parfois quatorze heures de route, etc… Même pour moi, je l’admets, c’était éreintant. En ce qui concerne la longévité, je prendrais l’exemple de John Coltrane qui avait vécu l’aventure jusqu’au bout de ce qu’il pouvait donner, c’est de lui que je tire une grande partie de mon inspiration musicale et spirituelle. Lorsque j’ai écrit “À vie, à mort, et après…” cela voulait tout dire, les gens me demandaient “Ah vous continuez toujours ?” on peut dire que j’avais écrit la réponse avec ce livre. La longévité dépend, de l’énergie, de la santé, et de l’inspiration. L’inspiration est fondamentale. Il est inutile de vouloir commencer à écrire quelque chose si on ne propose rien de nouveau. En ce qui me concerne, j’ai l’impression, lorsque je propose quelque chose, de ne jamais l’avoir entendu ailleurs. Enfin je pense que le secret de la longévité de Magma, est lié à ma propre existence. Magma aurait pu s’arrêter plus tôt si j’étais, moi-même, parti plus tôt.

Le Magma d’aujourd’hui a-t-il, d’un point de vue musical, la même constitution élémentaire que celui des années soixante-dix ?

Oui, fondamentalement, les morceaux que nous jouons depuis nos débuts sont tous composés à partir d’un piano, et d’une voix. Je suis opposé à l’idée d’ajouter des artifices. Nous utilisons un piano Fender. Il est plus facile à manipuler qu’un piano acoustique tout en possédant le même nombre de touches. Notre premier concert avait été un désastre car, justement, nous avions utilisé un piano acoustique et personne n’avait su l’accorder sur scène. Avec cette formule, nous pouvons composer et nous incorporer au sein de n’importe quelle formation. De la simple combinaison, un piano une voix, jusqu’à cet orchestre symphonique. Personnellement, je joue de la batterie, et bien, à une époque, je trouvais que la batterie était inutile dans cet esprit de construction de morceaux. Je réalisais tout au piano. J’ai dû trouver ma place de batteur au cœur de ma propre musique.

Dans les années soixante-dix, les instruments, et particulièrement la batterie, offraient un son brut, beaucoup plus naturel qu’aujourd’hui. Diriez-vous, de fait, que l’arrivée des nouvelles technologies a élargi le champ des possibles, ou bien, au contraire, qu’elle a réduit celui-ci ?

De nos jours, on trouve de plus en plus, au sein des conservatoires, de jeunes musiciens épaulés par une technologie dite de pointe qu’ils maîtrisent parfaitement. Mais ce n’est pas tout. Permettez-moi de prendre, une fois encore, l’exemple de la batterie puisqu’il s’agit d’un instrument que je connais bien. À la base, une batterie est composée de tambours, et il me paraît essentiel, avant d’aller équiper ceux-ci d’effets multiples et variés, d’apprendre à explorer les sons fondamentaux de cet instrument. La jeune génération ne prend plus le temps de cette découverte. Les musiciens actuels n’ont plus la curiosité nécessaire à l’apprentissage correct de leurs instruments. Mais mettons-nous à leur place un instant, comment pourraient-ils défendre quelque chose qu’ils n’ont pas connu ? Car ces instruments leurs sont dorénavant livrés avec des préréglages complexes qui nécessitent l’intervention d’ingénieurs entre les mains desquels, la responsabilité du son est désormais confiée. Les notes brutes des instruments ne sont plus travaillées, elles ne sont plus dévoilées. La musique est un art qui se creuse, or, actuellement, elle est jouée en surface. Tout est question d’intensité, de densité et de vibration. Bien jouer de la musique fait mal en soi. Lorsque des amis me font découvrir des nouveautés, je suis généralement déçu. Les disques d’antan offraient une vraie réponse émotionnelle. Lorsque vous décidiez d’écouter tel ou tel artiste en fonction de votre humeur, de votre attente, vous saviez que vous pouviez avoir confiance, que vous alliez retrouver l’atmosphère désirée sans avoir à changer d’album au bout de deux chansons. Aujourd’hui le mot d’ordre est “compilation”, on rassemble plusieurs morceaux d’artistes différents car on est incapable de juger, sur un même disque, s’il s’agit du même auteur, du même compositeur, tant les morceaux manquent de cohérences entre eux. Pour moi, écrire un disque revient à définir un climat.

Bien souvent, au sein des groupes, le rôle de frontman est assuré par un chanteur, un guitariste, au détriment du batteur régulièrement relégué au fond de la scène. Avez-vous conscience d’avoir, indéniablement, apporté à ce poste, une réelle position de clé de voûte au centre de votre univers musical ?

Pour moi un batteur est inutile s’il n’est présent au sein d’un groupe que pour jouer l’évidence. Pour produire ce que le public a besoin d’entendre. Si un batteur brise les canons, s’il joue autre chose qu’un rythme basique, en France, on ne comprend pas. J’ai toujours voulu dessiner, pour le batteur, une véritable chorégraphie. La batterie est immobile, certes, mais le batteur et, encore plus fondamentalement, le travail qu’il effectue, doivent être source de mouvements et de mélodies à parts entières. Le batteur ne doit pas uniquement être une boîte à rythme. Un bon batteur doit évoluer à travers chacune de ses impulsions. Mais aujourd’hui, encore une fois, au sein des conservatoires, on a l’impression que les professeurs de batterie sont des musiciens qui ont échoué. J’ai donné des cours à des professeurs de batterie en pensant avoir à faire à des élèves.

Vous paraissez, sans conteste possible, dans beaucoup de vos compositions, et ce depuis vos débuts, comme l’un des précurseurs dans le domaine de l’écologie, de la défense de la planète, de l’univers même. Qu’en est-il aujourd’hui ?

C’est une question à laquelle il m’est difficile de répondre. Non pas que je ne le veuille pas, mais simplement, lorsqu’il s’agit de création musicale, je ne me cantonne pas à des schémas établis. Je ne peux donc sincèrement pas me positionner en tant que écologiste à part entière tels que certains compositeurs l’entendent et le mettent en avant dans leurs créations. Lorsque j’écris, je m’assieds à un piano et les idées me viennent. Quel sera le résultat final au moment où mes doigts se posent sur le clavier ? Je n’en sais rien à cet instant précis. Je ne me décrirais donc pas, en ce sens, comme étant un précurseur dans tel ou tel domaine. Je réponds seulement à cette magie qui opère lorsque le temps de l’écriture est venu.

Lorsque l’on écoute votre musique, on comprend que la voix prend une place immense au cœur de vos compositions. Le kobaïen était-il tout simplement le moyen de créer un instrument de musique à part entière à partir de la voix ?

Lorsque je compose un morceau, les notes viennent naturellement mais les sons vocaux aussi. Ce qui implique, qu’à chacune de mes nouvelles créations, de nouveaux mots apparaissent également. Ceci, explique pourquoi, dans un premier temps, le “kobaïen” se situe, à ce jour, au stade de langue inachevée. En fait, tout simplement, à force de voir réapparaître certains mots créés et chantés lors de la mise en place de climats bien spécifiques, j’ai fini par leurs donner un sens. Certains restent toujours mystérieux. Ce que j’apprécie tout particulièrement à travers l’utilisation de cette langue, c’est que l’histoire apparaît au cours du choix des mots chantés au fur et à mesure que la chanson prend vie.

Vous sortez cette année l’album “Zess”. Comment la nécessité de reproduire en studio ce travail, jusque-là essentiellement live, est-elle née ?

2019 était supposé être une année sabbatique. Et donc, comme à chaque fois qu’une année de repos s’est profilée à l’horizon de Magma, nous avons fini par nous demander “Bon ok, mais qu’est-ce qu’on fait ?”. La question s’est alors posée d’enregistrer “Zess” en studio. “Zess” est un album que j’ai composé à la fin des années soixante-dix. Toutes ces années, il n’avait été joué que lors de concerts. L’album a d’ailleurs bénéficié d’un enregistrement live avec le label ACT qui était déjà spécialisé dans les enregistrements “pirates”. Le rendu est, encore à ce jour, excellent. Pourquoi, donc, ne pas en sortir une version studio chez Seventh ? Ma réponse avait toujours été non mais, à force de dire non, je ne savais plus pourquoi je m’y opposais. Nous avons donc décidé que le moment était venu. Mais ce projet représentait un piège pour moi. En effet, chacun de mes albums ouvre la porte sur le suivant, un concept en appelant un autre. Or, “Zess” traite du jour du néant. Comment envisager de nouvelles créations à la suite du néant lui-même ? J’ai dû chercher l’alternative qui me permettrait de ne pas écrire le point final de mon œuvre. L’idée m’est venue d’incorporer toute l’histoire de “Zess” en un songe. Un songe prémonitoire traitant du néant, une vision.

Le groupe Magma est né dans les années 70, une période baignant dans la mouvance hippie. Vous avez évolué au milieu de nombreux autres styles musicaux. Si ceux-ci se sont, peu à peu, effacés ou transformé au fil du temps, Magma continue de s’inscrire parfaitement dans son époque. Comment expliquez-vous la réussite de votre incorruptible odyssée à travers l’histoire ?

Nous ne nous sommes effectivement jamais considérés comme faisant partie de la mouvance hippie. Pour nous, le mouvement hippie était synonyme de “Génial les p’tis oiseaux, les fleurs”. Magma est l’opposé de cela. Les hippies voyaient la vie en bleu, alors que, pour nous, le message était tout autre. J’ai toujours souhaité que Magma se détache de tous ces mouvements à connotation temporaire ou avec effet de mode. Je crois que le fossé présent entre ce que proposait la plupart des groupes à cette époque et mon travail, provenait de la différence d’expérience en matière de connaissance musicale. Je venais du jazz et je n’avais ni la même perception de la musique, ni les même maîtres que les artistes du moment. Il est arrivé que Magma se retrouve affilié à des courants évoluant parallèlement. Des gens qui, à un moment, proposaient des ambiances similaires à ce que nous faisions. Mais nous les avons vu disparaître un par un alors que Magma continuait son chemin.

Avec des membres de votre propre famille jouant au sein de votre groupe, considérez-vous aujourd’hui Magma comme une famille à part entière ?

Lorsque le groupe s’est désagrégé pour la première fois, nous pensions tous que Magma était fini. Je suis resté alors dix ans avec Klaus Blasquiz, le chanteur principal, alors que les autres musiciens allaient et venaient. Aujourd’hui, Philippe Bussonnet, mon bassiste depuis 1996, est le musicien avec lequel j’ai passé le plus de temps au sein de Magma. Dans ces deux cas, la communication était totale et instantanée. Malgré cela, je ne dirais pas que je considère Magma comme une famille à part entière.

Certaines collaborations vous ont-elles marquées plus que d’autres ?

Je parlerais plutôt d’étapes marquantes. La première étant, bien évidemment, la création du groupe sous sa première forme en 1969. Ce groupe a duré jusqu’en 1972. Puis une seconde étape très importante, de 1973 à 1974, avec l’arrivée de Jannick Top, il a révolutionné le groupe, j’ai énormément appris durant cette période. De 1975 à 1976, s’est opéré une sorte de transition, le groupe avec Didier Lockwood et Bernard Paganotti. À la suite de quoi, je suis entré dans une phase de flou, Magma avait besoin de se recharger. Jannick, qui était parti, nous rejoint alors à nouveau et, ensemble, nous avons créé un album intitulé “Vander Top”. S’en est suivi un autre passage à vide, j’ai traversé une dépression, je ne parvenais même plus à me lever. J’étais en perte totale d’énergie. “Attahk” est également un autre tournant remarquable dans l’existence de Magma. Je me suis retrouvé avec cette position de leader que j’avais tant cherché à éviter. Plus tard, j’ai connu une étape de libération avec “Offering”, j’avais besoin de m’éloigner de la musique extrêmement carrée et demandeuse physiquement qui caractérisait Magma, je voulais retrouver la légèreté de l’improvisation.

L’interprétation de vos morceaux en tournées bénéficie, au cours du temps, de sensibles modifications. Est-ce un souci pour vous de constamment améliorer vos œuvres ? Si vous le pouviez, re-composeriez-vous différemment certains de vos disques ?

Les recomposer différemment, sincèrement non. Ce qui est certain, c’est que Magma propose une musique qui n’est absolument pas rigide. Les morceaux sont caractérisés par une tenue qui doit être respectée et un tempo difficile à reproduire à l’identique, avec la même intensité. Nous nous permettons donc des libertés au niveau des interprétations intérieures. Nous parvenons même à déplacer des éléments de la structure musicale. Car, si chacun de nos morceaux peuvent paraître tout tracé, ils sont en réalité constitués de beaucoup de sous-ensembles interagissant les uns avec les autres. Le fait de les jouer en incluant des variations nous permet également de ne pas nous en lasser. Je cherche systématiquement à créer l’événement. Cet exercice demande à être en confiance totale avec le groupe. En finalité, tout le monde y trouve son compte, le public qui ne sait jamais à quoi s’attendre, et le groupe qui explore de nouveaux horizons à chaque fois.

Lorsque l’on vous voit en concert ou en studio, on comprend tout de suite que vous vivez votre œuvre plus que vous ne la jouez. Comment définiriez-vous ce lien unique qui vous unit à la musique ?

Je m’investis corps et âme dans ma musique, “Body and Soul” comme dirait Billie Holiday. Certains musiciens, lorsqu’ils quittent la scène, délaissent l’état d’esprit dans lequel ils se trouvaient quelques minutes avant. Ils ne sont plus dans la musique. Dans mon cas, je reste constamment dans la musique. Le résultat s’en fait ressentir immédiatement sur scène. En fin de compte, me concernant, à la batterie, c’est ce qui me permet de créer des harmonies à partir d’une cymbale, instrument qui n’est, à la base, réellement, qu’un tas de ferraille (Rires). Vraiment je crois que l’écoute fait la musique.

Magma est bien plus qu’un groupe de musique, votre œuvre est porteuse d’émotions sensorielles, notamment visuelles. Avez-vous déjà imaginé à quoi pourrait ressembler un film “Magma” ?

Il y a des années de cela, j’avais imaginé la trame d’un scénario pour un film “Magma”. Celui-ci n’a jamais été réalisé. Mais il est vrai que j’ai beaucoup d’idées. Je les ai, cependant, mises de côté car le temps n’est pas encore venu de réaliser cette œuvre. Il faut garder à l’esprit que, traduire la musique en image n’est pas une tâche facile. De mon point de vue, un peintre, un écrivain, peuvent se permettre de penser à autre chose alors qu’ils sont dans un processus de création. Le musicien ne peut pas se le permettre. En musique, la concentration est telle que le plaisir intervient après, pas pendant. Il y a cette notion de mouvement constant qui empêche la projection en un autre part. Un peu à l’instar du travail d’Hergé avec “Tintin le voyageur immobile”. Être assis derrière un piano, c’est voyager. Ce voyage est très gourmand en termes d’énergie créatrice et il interdit, pratiquement, toutes formes d’évasion vers d’autres horizons.

En géologie, le magma est une roche fondue et brûlante, façonnée par les forces de la Terre. En informatique, Magma est un logiciel de calcul formel. En mathématique, un magma est une structure algébrique. Quelle est, à votre avis, la définition adéquate de Magma dans le domaine de la musique ?

C’est une très bonne question. Voyez-vous, j’avais dit, il y a très longtemps : la musique de Magma est multidirectionnelle. La musique de Magma a pour vocation de désorienter le public d’un point de vue littéralement sensoriel. Ne plus savoir si on se situe en haut ou en bas. La musique de John Coltrane a parfois cet effet sur moi. Lorsque je l’écoute, que je me concentre réellement, il m’arrive d’avoir la sensation que la musique se déplace physiquement autour de moi. John Coltrane m’a insufflé cette réalité que la musique doit tourner dans tous les sens. J’ai apporté ma touche personnelle à ce concept. De fait, la musique de Magma évolue, non pas en cercles, mais en spirales.

Classé parfois comme un groupe de jazz, de rock, de rock progressif, vous avez participé au Hellfest, festival de musiques extrêmes, en 2016. Vous sentez vous proches de la mouvance dite “musique métal” ?

Lorsque nous avons joué au Hellfest, je n’avais absolument aucune idée sur ce à quoi à m’attendre en matière de public. J’ignorais même quel type de musicien j’allais rencontrer. Force m’est d’admettre que j’ai été très agréablement surpris et même au-delà. En me promenant sur le site durant l’après-midi, je voyais les fans, habillés tout en noir, une bière dans chaque main, et je me disais : Oh la la, quel accueil notre concert va-t-il recevoir ce soir ? Et plus la journée avançait, plus je réalisais que, aussi bien du côté artistes que public, les gens étaient excessivement gentils. Oui vraiment je dirais que c’est le niveau de gentillesse présent sur le site qui m’a étonné. Un public vraiment très à l’écoute, ouvert, généreux et d’une très grande sensibilité. J’ai pu constater que de nombreux musiciens de la scène métal appréciaient la musique de Magma, ce qui tend à prouver que la mélodie a, au sein de cette scène, une vraie importance.

Avec “Zess”, à travers un songe, Magma redéfinit avec passion le vrai sens de la musique sacrée. A l’instar de votre création linguistique, votre œuvre traduit-elle une nécessité spirituelle de poser les bases d’une nouvelle religion dont votre musique assurerait le rôle de porte-parole ?

L’omniprésence de la spiritualité au cœur de cette œuvre est indéniable. Maintenant de là à prétendre poser les bases d’une religion nouvelle… Pour moi, la notion de spiritualité s’appuie sur un réseau complexe d’ondes que l’on capte. Lorsque nous avons commencé avec Magma, beaucoup de groupes sur-jouaient la carte de la spiritualité. En mon fort intérieur je sentais que nombre d’entre eux ne finiraient pas leur carrière dans la musique. Pour Magma, je savais que ce ne serait pas le cas. La source était différente. Et, aujourd’hui encore, bien que n’ayant pas le temps de me poser pour me questionner sur le sujet, je vois bien qu’une aura magique persiste autour de la musique de Magma. Je ne saurais pas l’expliquer, mais je suis constamment accompagné par une présence, une force qui m’inspire. J’ai conscience de la chance inouïe que j’ai d’avoir, avec moi, cette énergie créatrice. La spiritualité, dont vous parlez, se traduit par une danse des doigts sur le clavier du piano. Une des exigences de ce mode de réception spirituel, est de garder un esprit ouvert en toutes circonstances. Je ne dois pas m’encombrer de superflu. Je me vois, en quelques sortes, en contrepartie, forcé de payer un tribut. Par exemple, je ne me souviens pratiquement pas du tout des salles où j’ai joué il y a six mois. Ma mémoire est devenue, par la force des choses, extrêmement sélective.

Avec cette tournée mondiale 2019, quels sont vos objectifs ? Conquérir un nouveau public ? Ou bien simplement rassurer vos fans sur la bonne santé de Magma ?

Nous avons constaté, depuis quelques temps, que beaucoup de jeunes s’intéressaient fortement à Magma. Nous les voyons arrivés à nos concerts, entraînant leurs parents avec eux. C’est vrai que c’est une question qui, pour nous, est difficile à traiter. Je crois que Magma joue une musique pour les jeunes de sept à soixante-dix-sept ans (Rires). Bien sûr nous espérons que notre musique nous survivra, comme tout bon musicien. Evidemment tout le monde n’est pas Jean-Sébastien Bach.

Prenez-vous toujours autant de plaisir à tourner aujourd’hui qu’à vos débuts ?

Le plaisir de jouer est intact. Je dirais même qu’il a tendance à se démultiplier au fur et à mesure que l’on s’abandonne dans la musique, qu’on l’intériorise.

En matière de maîtrise d’instruments, qu’avez-vous pensé du film “Whiplash” ?

Alors c’est fou que vous me posiez cette question parce que je viens justement de recevoir ce film mais je n’ai malheureusement pas eu le temps de le regarder (Rires).

Le travail accompli, de l’écriture, à l’utilisation du philharmonique de Prague, se révèle d’une intensité et d’une beauté à couper le souffle. On ressent également pleinement un paradoxe entre la complexité omniprésente de la composition musicale et la simplicité concernant l’accessibilité du projet « Zess ». Quelle a été votre mode d’approche concernant la composition de cette œuvre dans son ensemble ?

Dans un premier temps, je précise que ce n’est pas moi qui ai conçu les arrangements pour le philharmonique. Il s’agit de Rémi Dumoulin (NDLR : compositeur, arrangeur et enseignant au sein de l’institution Jazz à Tours). Nous avons surtout beaucoup travaillé par correspondance. Il faut savoir, qu’effectivement, « Zess » est un morceau très épuré, avec très peu d’accords. Il fallait trouver une ligne directrice et parallèle. Un chant qui serait dans la continuité de « Zess ». Rémi avait commencé par créer un arrangement très classique. Il n’avait pas osé aller trop loin. C’est donc après avoir eu une discussion que nous avons réussi à développer une idée respectant la trame du morceau. La vraie difficulté résidait dans le fait de parvenir à ne pas dénaturer la musique de « Zess ». Rémi est alors sorti des sentiers battus et a écrit, cette fois, un arrangement beaucoup plus ouvert. J’avoue avoir été positivement impressionné par son travail. Jusqu’à l’accompagnement de la voix par le philharmonique, Rémi a su bonifier le morceau. Cela a été une expérience extraordinaire. Le résultat m’a vraiment ému. J’ai eu l’impression de découvrir une musique que je ne connaissais pas. Et pourtant, cet accompagnement par l’orchestre de Prague s’est fait avec la peur au ventre car nous n’avions qu’une seule journée pour réaliser son enregistrement.

Quelle est la signification du titre “Zess” ?

En kobaïen, « Zess » veut dire « Maître ». Pour nous, le maître du discours, de la parole. L’idée est de s’imaginer que tout va disparaître, y compris ce fameux maître, le réel, et même l’inconscient. Donc tous les éléments de l’univers se retrouvent, à ce stade, réunis en un ensemble soumis au même destin. À partir de l’intervention de ce néant, plus rien ne pourra servir de référence pour un éventuel avant, un après ou un maintenant. Tout le monde se retrouve, à cet instant, au même niveau de perception, à un niveau, au-delà duquel, il n’y a plus rien à apprendre. Le dernier jour pour tout et tous. La vraie magie de ce morceau, est contenue dans la répétition de deux accords. “Zess” est la conclusion de tout ce que Magma a écrit depuis ses origines jusqu’à maintenant. Ce n’est pas la fin, entendons-nous bien, juste la conclusion d’un grand paragraphe. Magma doit maintenant passer à l’étape suivante.

À quoi ressemblera l’après « Zess » ?

Très franchement, je ne suis pas en capacité de vous le dire. Non pas qu’il s’agisse d’un secret en soi, mais tout simplement la quantité phénoménale de travail que nous avons eu à fournir dernièrement m’a empêché de me concentrer pleinement sur les nouvelles compositions. Je sais juste que l’aspect multidirectionnel de la musique de Magma va être à nouveau mis en avant.

Aurélie Kula

Photo : Georges Besnier

Le 16/07/19 dans le cadre du Festival Jazz à Juan à la Pinède Gould – Juan-les-Pins (06).

www.magmamusic.org

1 Commentaire

  1. foucault 30 mai 2019 à 12 h 14 min

    Très bel entretien. Bravo! Ziha(merci en kobaïen)

Laisser un commentaire