Nouvelle Vague

KINK

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La vie réserve parfois d’étranges surprises. En 2006, je découvre par hasard la page MySpace d’un très obscur mais très prometteur artiste bulgare qui s’appelle KiNK et lui demande instantanément s’il veut bien contribuer à une compilation qui sortirait en 2007. Il accepte, nous sympathisons et aurons de nombreuses conversations en ligne depuis. En 2015, KiNK est devenu sans nul doute un des artistes électroniques live les plus prisés sur la planète. Nous nous rencontrons enfin en chair et en os lors de sa venue à Nice et je lui propose une interview sans tabou retraçant son parcours unique. Il m’en donnera plus que ce que je demandais ! Attention, éthique de travail et positivité contagieuses !

Quand as-tu commencé à faire de la musique ?
Mes premiers essais étaient en 1998. À cette époque, je ne possédais aucun équipement mais un de mes amis a acheté un ordinateur et m’a dit que je pouvais faire de la musique juste avec un ordinateur, ce qui, à cette époque, était quelque chose de très nouveau. Et je l’embêtais chez lui, j’y allais assez souvent. Ni lui ni moi ne savions ce qu’on faisait, nous étions sur un logiciel très étrange. Et ce que nous faisions pour faire des sons très simples, c’est que nous les enregistrions directement sur cassette ; nous ne produisions pas de gros arrangement, juste quelque chose de très simple et pur. En fait, récemment, j’ai retrouvé certains de ces enregistrements. Je les ai écoutés et j’ai été très heureux des résultats, alors peut-être que ces premiers enregistrements sortiront sur disque.
Ça devait être plus dur d’obtenir de l’équipement en Bulgarie à cause de sa situation économique…
Oui, exactement, c’était la raison. Depuis que nous sommes devenu un pays démocratique en 1998, ça ne s’est jamais vraiment bien passé. Ça a très clairement rendu plus difficile pour des gens comme moi d’acheter des disques régulièrement ou du matériel pour faire de la musique. Mais je vois cela d’un angle très positif car toutes ces limites forcent à être créatif ! Je n’avais pas de matériel d’enregistrement décent ou de machines pour créer des sons, donc ce que je faisais, par exemple, j’avais un lecteur / duplicateur de cassettes et je l’utilisais pour sampler ou générer des rythmiques ! Ce n’était pas pro mais tu commences à réfléchir et à créer de la musique avec ce que tu as. J’ai découvert quelques techniques très étranges en utilisant des outils qui ne sont pas censés être des instruments et de créer des instruments à partir de ça… alors oui, j’étais très limité en vivant en Bulgarie à l’époque, principalement pour des raisons financières, mais ça m’a vraiment ouvert l’esprit ! Maintenant, je possède à peu près tout type de support pour faire de la musique mais je les utilise à leur pleine capacité parce que j’ai appris à réfléchir !

À quel moment les choses ont commencé à changer pour toi ?

Eh bien, je dois beaucoup à Internet. C’était ma fenêtre sur le monde et mes premiers disques se sont produits en rencontrant des gens en ligne qui pensaient comme moi, ces rencontres ont mené à mes premiers disques en 2005 et à mon premier succès en 2008 parce que j’avais rencontré un gars de Londres [Neville Watson – ndlr] qui avait la même vision de la musique que la mienne. Nous avons commencé à collaborer d’une façon très étrange: nous ne pouvions pas être dans le même studio et pendant la première année où nous avons commencé à faire de la musique, nous nous étions même jamais parlé au téléphone, c’était juste des e-mails à s’échanger des fichiers, des sons, et le résultat a été mon premier tube sur un label hollandais vraiment cool [Hour House Is Your Rush Records – ndlr]. Signer sur ce label s’est aussi fait par coïncidence. Juste grâce à ce réseau social qui s’appelait MySpace. Alors je suis devenu un peu plus reconnu après 2010. J’ai eu 2 autres tubes et aussi vers 2012, j’ai fait ce célèbre show en ligne qui s’appelle Boiler Room. Je pense que la plupart des lecteurs le connaissent. On donne aux artistes un lieu où ils jouent et tout est diffusé en direct en vidéo, et c’est très populaire, ça m’a offert une immense scène. J’ai pu atteindre un tas de gens qui n’auraient pas pu entendre parler de moi avant. Une fois de plus, Internet est impliqué !
Quand j’ai découvert ton profil sur MySpace, tu avais en fait deux comptes différents. Un pour la house et l’autre pour la musique expérimentale.
En effet.
Et je remarque que même si tu as sorti beaucoup plus de morceaux dansants, tu as tout de même sorti quelques disques expérimentaux. Où te positionnes-tu maintenant ? Est-ce que ça fait toujours partie de ce que tu fais ?
Jusqu’à présent, il y a eu deux visages à ma musique. L’un était très radical et l’autre très fonctionnel. Et quelquefois, il s’est trouvé que j’ai été critiqué par les médias qui me disaient trop fonctionnel et quand j’offrais quelque chose de plus spécial, il n’était pas remarqué. Et je réalise que le meilleur moyen pour moi est de rassembler ces deux passions et de créer une direction qui n’est qu’une combinaison des deux. J’adore la dance music, j’adore être en club, j’aime danser. Mais aussi, j’aime être aventureux… alors, au lieu d’en quitter une pour l’autre, maintenant, j’essaie des les combiner. Et c’est très difficile ! Il y a certaines limites en dance music, c’est une formule très spécifique. Les rythmiques sont plutôt identiques et si tu as de la musique avec trop de contenu, ça ne fonctionnera pas sur la piste ! Les gens veulent écouter des trucs simples. Moi-même je veux écouter des trucs simples quand je danse, je ne veux pas analyser quelque chose de trop profond. Mais mon autre côté veut aller plus profondément, alors ça devient vraiment difficile de combiner les deux directions.
Pourquoi penses-tu que tu sois le seul artiste Bulgare à avoir réussi à émerger sur la scène électronique mondiale et pourquoi n’y en a-t-il pas d’autres ?
Un de mes amis dit que j’étais juste assez dingue pour le faire. Nous avons beaucoup de talents en Bulgarie mais à cause de la situation financière, tout le monde ne pense qu’à sécuriser leur avenir. Et j’ai été assez dingue pour ne pas y penser. Et j’ai juste continué, continué. Je n’avais pas un bon niveau de vie mais c’était secondaire pour moi et j’ai juste dédié suffisamment de temps à la musique et mon observation est que, à moins d’un coup de chance, il faut compter 10 ans depuis le moment où on commence pour arriver à percer. Et au moment où j’ai commencé, je ne savais pas ça mais je ne pensais pas à avoir du succès un jour. Je n’avais pas de but. Pour moi, la musique est une accoutumance. Donc pour moi, ce n’était pas un choix. Du genre « est-ce que je devrais faire de la musique ou pas ? » Je faisais juste de la musique. Et j’y ai passé plus de temps que mes autres amis. Et je pense que c’est l’explication. C’est assez simple. Comme pour n’importe quel travail, si tu y passes assez de temps, si tu t’y dédies suffisamment… ça fait cliché de dire ça mais les clichés sont des clichés parce qu’ils sont vrais ! Si tu dépenses suffisamment d’énergie, tôt ou tard – dans mon cas, c’était tard – à un moment, tu réussis !
Tu as probablement aussi envoyé plus de démos aux labels…
Oui, le premier album pour lequel j’ai enregistré, c’était en 2002. C’était une compilation d’une quinzaine de morceaux [« Datcha Studio Vol. 2 » sur le label Le Maquis sous le nom de Kink Pressure – ndlr]. C’était l’année où je me suis senti prêt à essayer de sortir ma musique. Et j’ai envoyé des CDs à une trentaine de labels. Je n’ai eu aucun retour. Alors je me suis dit que la musique, ça n’allait pas le faire pour moi mais je n’avais pas le choix ! J’ai continué à composer parce que c’est pire qu’une drogue ! J’ai abandonné l’idée d’envoyer des démos, abandonné l’idée de faire ça professionnellement mais j’ai tout de même continué. Et à un certain moment, d’heureux hasards m’ont fait rencontrer des gens et ça a fonctionné. Mais si je peux faire passer un message à la jeune génération qui essaie de faire de la musique: vous devez être très actifs. C’est la seule chose. Il n’y a pas d’autre formule. Vous devez juste bosser très dur et dire au monde entier ce que vous faites et la chance de réussir est très faible mais si vous le faites pour les bonnes raisons, c’est-à-dire pour la musique, vous ne devez pas penser au succès. Si vous devenez assez bons, tôt ou tard, vous serez remarqués. C’est quelque chose que d’autres artistes m’ont dit: « si tu es assez bon, tôt ou tard, ça fonctionnera pour toi ». Je ne le croyais pas à l’époque parce que ce n’était pas facile et ça a pris tellement de temps, mais au final, ça a marché. Et maintenant, je le crois.
Tu penses que le moment où tu as signé sur Ovum [le label de Josh Wink – ndlr], ça allait faire une différence ?
Ouais, je savais que ça ferait une grande différence. Je l’ai su le moment où des DJ’s reconnus commençaient à parler de moi et à jouer ma musique, je savais qu’un changement arrivait.
Et quels sont tes projets maintenant ? Tu travailles sur quoi ?
Eh bien, tout au long de ma carrière, tout s’est déroulé naturellement. Je n’ai pas de business plan strict. Je fais juste de la musique. Et des choses intéressantes m’arrivent accidentellement. Le projet KiNK (sic) se déroule très bien. Je ne suis pas super productif parce que je voyage beaucoup et j’apprends à faire fonctionner de nouveaux supports pour jouer en live et produire en studio, du coup, je n’ai pas le temps de sortir 1000 morceaux par an. En ce moment, je m’inquiète plus de la qualité que de la quantité. Mais de nouvelles idées et de nouveaux projets me viennent juste à force d’être créatif sans véritable plan solide. Comme, par exemple, j’ai démarré un nouveau projet techno qui est presque secret…
Ne te sens pas obligé…
Non, non, je peux te l’annoncer, ce n’est pas un problème. Je dînais avec des gens que je ne connaissais pas à Amsterdam et je leur ai parlé d’un de mes nombreux concepts un peu dingues que j’ai en tête. Normalement, ces projets ne se réalisent jamais dans la réalité. Mais ces gars ont trouvé que ce que suggérais était très intéressant. Et il s’est trouvé qu’ils dirigeaient un de mes festivals préférés qui s’appelle Dekmantel et qui se déroule l’été à Amsterdam. Donc, ils ont été assez fous pour m’inviter à présenter ce nouveau projet qui s’appelle Cyrillic, comme l’alphabet qu’on utilise en Bulgarie, mais le truc dingue, c’est qu’au moment où ils m’ont invité, je n’avais même pas encore essayé ! Donc je ne savais pas si je pourrais même le jouer. Il m’ont booké juste parce qu’ils ont aimé mon explication mais ils n’ont jamais vu ou écouté de quoi il s’agit. Je ne l’avais pas écouté non plus parce que je ne l’avais toujours pas fait, c’était juste un projet dans ma tête. Et maintenant, ce projet se développe très bien aussi. Il prend pas mal d’énergie. Et avec KiNK, le projet devient de plus en plus gros alors il faut que je pense à des visuels et que je trouve un moyen de traduire ma musique à plus de gens parce que je joue à des évènements toujours plus grands, donc je pense que pour KiNK, c’est la prochaine étape logique mais ça prendra très longtemps parce que mon emploi du temps est serré et de temps en temps, je dois dormir aussi. Donc, il y a de nombreuses choses en cours mais j’y vais pas à pas.
Et du coup, comment es-tu perçu maintenant en Bulgarie ?
Eh bien, j’ai toujours eu le respect de la scène underground locale depuis le début. Et entre 2000 et 2007, j’étais un DJ très actif sur la scène bulgare. J’ai toujours eu des résidences dans des petits bars ou clubs. Et depuis que je suis devenu plus populaire, bien sûr, j’ai attiré l’attention de plus de gens mais la scène musicale là-bas est différente et la musique que je fais généralement ne fonctionne pas avec les Bulgares. Autant j’y suis très respecté, je n’y joue pas si régulièrement parce que la musique que je propose est un peu difficile pour la scène locale, mais ça ne me frustre pas parce que je sais que chaque artiste à un différent territoire de prédilection et pour moi, c’est l’Europe de l’Ouest et l’Amérique du Nord. Pour d’autres, c’est l’Amérique du Sud, l’Asie et peut-être l’Europe de l’Est. Donc j’accepte ça et tout se passe bien.
Je suis déçu. J’aurais cru que tu passais à la télé en Bulgarie…
Mais c’est le cas ! Je deviens de plus en plus populaire ! Donc certaines choses sont plus faciles pour moi parce que des gens me reconnaissent, mais en même temps, j’ai aussi ma vie privée. Donc, c’est vraiment une bonne combinaison d’être reconnu dans les lieux où tu veux être reconnu tout en préservant ta vie privée. À ce sujet, de temps en temps, il arrive que des gens me reconnaissent dans la rue, ce qui est très flatteur.
Tout semble indiquer que tu te sens heureux maintenant…
Oh, totalement ! Je n’étais pas très populaire quand j’étais à l’école et maintenant, j’ai 37 ans et je commence à le devenir. J’aime beaucoup les attentions qu’on me porte. C’est une bonne compensation pour les années passées… (sourire) Donc c’est super. Mais ce qui est encore plus important: J’avais tellement d’idées quand j’étais gosse, et j’en ai toujours, musicalement parlant. Et toutes ces idées, je les pensais impossibles à réaliser mais maintenant j’ai le pouvoir de les faire et je les fais, et cela me rend vraiment heureux.
Un dernier mot à ajouter ?
Oui, je voudrais rajouter un truc: la France est d’une certaine manière impliquée dans ma carrière musicale parce qu’au début des années 90, la station Radio France International, qui a des sous-divisions dans de nombreux pays, a ouvert une antenne à Sofia en Bulgarie. C’était une station très sympa en journée, elle était tenue par des Bulgares mais la politique musicale était française, et la nuit, les vendredis et samedis, ils traduisaient les émissions radio en direct de France avec des DJ’s qui mixaient et parlaient ensuite par-dessus les morceaux, expliquant la musique, quel label et quel artiste on était en train d’écouter, et cette émission a commencé à être diffusée à Sofia en 1993 et elle a été une source de musique très importante pour moi. Donc, s’il n’y avait pas de Radio France International, ma musique ne serait probablement pas ce qu’elle est aujourd’hui !

 

Christopher Mathieu

 

Le 10/11/2015 Aux Abattoirs – Chantier Sang Neuf – Nice (06)

www.soundcloud.com/kink

Crédit photo : Lionel Bouffier

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