Nouvelle Vague

JANE BIRKIN

#NVmagZoom

Avec plus de 70 films à son actif, une carrière théâtrale fournie et une carrière musicale aux côtés de Serge Gainsbourg qui aura su traverser les époques, Jane Birkin est sans conteste l’Anglaise la plus marquante du patrimoine culturel français depuis la fin des années 60, voire probablement même du XXème siècle. Avec un émerveillement inaltérable, une passion ressentie et un regard totalement décomplexé, elle nous parle de son premier mari, John Barry, un des plus grands compositeurs de musiques de films de tous les temps, du Londres des années 60 qui l’a marquée, des touts débuts de sa fille Charlotte au cinéma, des œuvres auxquelles elle a participé dont elle est la plus fière, et bien entendu de Serge Gainsbourg et sa personnalité complexe auquel elle rend hommage une fois de plus à travers sa dernière tournée: « Le Symphonique ».

Quand vous vous êtes mariée avec John Barry en 1965, est-ce que vous pensiez déjà être prédisposée pour la musique ?

Non, pas du tout. J’avais une grande admiration pour les comédies musicales de mes parents. Je les connaissais toutes par cœur: « South Pacific », « Oklahoma ! », « My Fair Lady » ou plus tard, « West Side Story ». Je me voyais dans « Le Roi Et Moi (The King And I) » – c’était tout ce que j’aimais. Ce n’était donc pas les opéras ni les musiques grandioses, c’était les comédies musicales pour lesquelles j’ai toujours une grande affection. Quand j’ai connu John, je faisais une audition pour une comédie musicale, mais dans celle-ci, il n’y avait aucune chanson où je puisse avoir une quelconque originalité. Je les faisais rire parce que je n’avais pas de poitrine et que j’avais une chanson qui disait que je devrais développer ma poitrine, et ça, c’était marrant; mais la fille qui tenait le rôle principal, [Francesca Annis], elle, avait une très jolie chanson de John Barry, « How Much Of The Dream Comes True ? », qui, je pense, a eu un peu de succès. C’était la très belle fille qui était dans le film de Roman Polanski, « MacBeth ». Moi, je pense qu’il fallait juste que je meuble, que je sorte des mots comme ça en ne chantant ni particulièrement haut ou bas. Certainement pas ce que Serge [Gainsbourg] avait trouvé de joli quand j’ai chanté « Je T’aime… Moi Non Plus » un octave au-dessus de l’original où il avait remarqué que je chantais très haut; et puis il avait une technique très près du micro qui faisait que je chantais comme lui il chantait, en fait, sa technique à lui. Mais avant ça, non, à part être mignonne et espérer être dans une comédie musicale, c’était tout…

Quel type de personnage était John Barry ? Comment composait-il ?

On avait deux appartements. Quand je l’ai connu, il était au 69 Cadogan Square, et quand on s’est mariés, il a pris un duplex au 74 du même square, à Londres. Donc, quand il partait le matin, il allait composer dans son appartement où il avait le piano et où il faisait ses compositions. Notamment, à l’époque où j’étais avec lui, c’était des choses grandioses. C’était « La Poursuite Impitoyable (The Chase) » (1966) avec Marlon Brando, c’était évidemment « Goldfinger » (1964) qu’il venait de faire, mais c’était aussi tous les autres James Bond. Il faisait ça avec des philharmoniques surtout. C’était un très, très grand orchestrateur, très influencé par Gustav Mahler, avec des musiques de films absolument remarquables, et puis une connaissance des instruments un peu bizarres, comme pour « The Ipcress File (Ipcress, Danger Immédiat) » (1965) avec Michael Caine ou pour la série « Amicalement Vôtre (The Persuaders) » (1971-72). Je pense que l’arrangement était un de ses grands talents. Et aussi les mélodies, parce qu’il a quand même fait des mélodies extraordinaires. Parfois, quand je le rejoignais au studio, je l’admirais, je le dessinais pendant qu’il était en train de conduire l’orchestre de 70 musiciens. Enfin, c’était grandiose ! Avec derrière, l’écran qui faisait que tu voyais le film… Mais moi, j’avais juste 17 ans, il ne parlait pas de musique avec moi, je n’étais pas au niveau. Il était déjà très reconnu, il avait gagné 2 Oscars…

Vous avez intensément vécu le « Swingin’ London » des années 60 mais aussi la vie parisienne des années 70. Quelle période vous a le plus marquée ?

La vie parisienne, pas tant que ça; je pense surtout avoir été marquée par l’Angleterre du milieu des années 60, dans ces années 1965-68, et dans tous les domaines. C’est-à-dire la mode, bien sûr, avec une mode qui était absolument accessible pour les jeunes filles de 17 ans. Prendre un t-shirt et le mettre sur King’s Road, c’était la mode. Donc, ce n’était pas pour les filles riches, c’était populaire et c’était chic. Et c’était la même chose dans le théâtre: les personnes qui avaient des accents comme Terence Stamp ou Michael Caine étaient plus chics que les voix de la BBC que l’on connaissait tous. Leur accent était à la mode car c’était à la mode d’avoir un accent… c’était beaucoup plus chic, beaucoup plus à la mode que d’avoir un accent de BBC. John Barry avait un accent à couper au couteau du Yorkshire, du Nord de l’Angleterre. Je trouvais ça divin. Je ne comprenais pratiquement pas ce qu’il disait tellement c’était fort comme accent ! À la réception que mes parents ont organisé pour notre mariage, il y avait Michael Caine, Terence Stamp, tous ces acteurs que John connaissait si bien, et ma famille à moi me semblait être d’une autre époque, carrément. Et puis, le théâtre, le cinéma, la mode, la musique, avec les Beatles, Rolling Stones, tout ça c’était anglais. Quand Michelangelo Antonioni a décidé de réaliser « Blowup » (1966), il l’a situé en Angleterre parce que c’était aussi la photo, c’était David Bailey, c’était les mannequins comme Jean Shrimpton, Twiggy… Tout ça, c’était une explosion anglaise, de toute sorte. Aussi pour le côté accessible, et pas argent. Et ça, c’était très intéressant parce que les anglais avaient toujours – et depuis toujours de toutes façons – une excentricité bien à eux. Si sur King’s Road les gens décidaient d’avoir un chapeau melon et porter un maillot de bain, personne ne les regardait. C’était une excentricité pratiquement admirée. Ma sœur marchait pieds nus sur King’s Road, c’était un trait de personnalité de liberté excentrique et tout le monde adore ça en Angleterre, surtout à Londres, surtout sur King’s Road, et surtout à cette époque-là. On sortait d’une période tellement grise, tellement industrielle, tellement triste juste avant, avec tout le monde qui portait des cravates et chemises. Il n’y avait pas de cafés comme en France, personne n’était dans la rue à 1 heure du matin, il fallait faire partie de clubs pour entrer dans les boîtes de nuit… Donc, tout ça était tout d’un coup complètement bousculé par cette effervescence-là. Evidemment, quand on est dedans, ça ne vous semble pas très bizarre, ni excitant. C’est juste en retrospective, maintenant, que je m’en rends compte. Aussi, je me suis rendue compte que quand Serge m’a connue, il y avait un certain chic dans le fait de venir d’Angleterre, de cette effervescence-là, justement, et même peut-être d’avoir été mariée avec John Barry avec ses 2 Oscars. Tout d’un coup, on n’était pas banals. Enfin, je ne semblais pas banale (rires) avec ma petite allure, à cause de cette époque-là, de mon âge, pour quelqu’un comme lui qui, en plus, aimait beaucoup tout ce qui était anglais et avait déjà mis des mots anglais dans ses textes…

J’ai été surpris de constater que vous avez écrit les paroles de « Let Me Try Again » pour Alain Chamfort en 1979. Pensez-vous avoir participé à l’écriture ou la composition de certains morceaux avec Serge Gainsbourg pour lesquels vous n’auriez pas été créditée ?

Il trouvait que ce n’était pas la peine que je me crédite; pas par mesquinerie, du tout; juste parce que même lui, souvent, quand il faisait des chansons pour les Carpentier, il n’allait même pas les déposer. Donc moi, c’était juste… [Maritie et Gilbert Carpentier produisaient les plus grandes émissions de divertissements pour la télévision dans lesquelles des artistes célèbres venaient régulièrement interpréter des morceaux exclusifs – ndlr.]. Souvent, c’est même lui qui avait eu l’idée… « Yesterday, Yes A Day », c’est moi qui l’ai écrite, mais le gimmick du titre, c’était tout de même lui. Moi, j’ai fait du remplissage après ça. Et, pour Chamfort, parce que je le trouvais très beau, j’avais écrit cette chanson-là [« Let Me Try Again »]. Je n’ai pas fait grand- chose d’autre, je ne crois pas. « Yesterday, Yes A Day », c’est peut-être la seule chanson un peu connue que j’ai carrément écrite.

Et d’autres un peu moins connues ?

Je ne me souviens jamais de rien mais je n’ai pas la sensation d’avoir eu quelqu’un qui piquait mes fabuleux textes. Je ne crois pas. (rires)

« Raccrochez, C’est Une Horreur ! », je pense que vous avez dû y contribuer…

Ohhh ! Ça, c’est une merveille ! Ça s’est fait tout seul. Quelle merveille !

 

Au début des années 80, Serge Gainsbourg entre progressivement dans sa phase provocatrice « Gainsbarre », mais paradoxalement, il vous signe « Baby Alone in Babylone » (1983), « Lost Song » (1987) ou « Amour Des Feintes » (1990), qui sont des albums beaucoup plus classes que les morceaux qu’il se réserve pour lui-même dans des albums comme « Love On The Beat » (1984) ou « You’re Under Arrest » (1987) …

Moi, je ne les aimais pas du tout ces deux-là. Mais je le lui disais aussi ! Parce que j’aimais souvent les faces B. Je me souviens que pour « Sea, Sex And Sun », dont j’avais une vraie horreur, lui, a dit: « Ah, bah comme ça, je suis sûr que ça va être un succès » (rires) parce que moi, j’aimais « Par Hasard Et Pas Rasé » qui était de l’autre côté. Et ça, c’est vrai, que j’avais très mauvais goût pour savoir ce qui allait marcher ou pas. Ce n’était pas mon goût à moi, de toutes façons. Non, j’avais plutôt le sentiment qu’il m’avait écrites les chansons du niveau de « [Histoire De] Melody Nelson » (1971) ou de « L’Homme À Tête De Chou » (1976), les « Varations Sur Marilou », etc. qui sont les plus belles choses, à mon avis, de ce qu’il a écrit; et quand je l’ai quitté, il a écrit sa peine à lui et me l’a donnée à chanter, ce qui était… bizarre ! Et pervers, de mon côté peut-être aussi, de les avoir chantées devant lui…

Vous parlez de l’album « Baby Alone In Babylone », je suppose…

Oui, bien sûr ! Je le voyais pleurer derrière la vitre et moi, je chantais « Les Dessous Chics », qui était… qui est vraiment lui ! Et « Fuir le Bonheur [De Peur Qu’Il Ne Se Sauve] », et des beautés pareilles… En même temps, je pense que dans son caractère, très compliqué, tout de même, il était de tout ! Donc, il y avait dans ses compositions la nécessité de choquer, d’avancer, de plaire aux jeunes, aux pisseuses et à toutes les personnes dont il parlait, les gamines, etc. Ça le flattait beaucoup. C’était pour lui la preuve qu’il n’était pas un vieux schnock. C’était très important ! Et puis il admirait toujours les Américains. « Love On The Beat », il y avait quand même des beautés dedans, hein, il ne faut jamais banaliser trop parce qu’il y avait « I’m The Boy (That Can Enjoy Invisibility) », qui est très beau, et « c’est moi qui t’ai suicidée, mon amour » [« Sorry Angel »], enfin, il y a des trésors dedans ! Mais il voulait du rythme, il est devenu Gainsbarre, il voulait choquer, il faisait des trucs à la télé pour choquer… tout ça, c’était… il ne me semblait plus être la personne que j’avais connue avant ! Mais cependant, c’était la même personne. Il était à la fois Ginzburg, Gainsbourg et Gainsbarre. C’est juste qu’il m’a filé à chanter Gainsbourg.

En 1985 sort la vidéo controversée de « Lemon Incest » qui met en scène Serge Gainsbourg et votre fille Charlotte, alors mineure, dévêtus sur un lit avec ce titre provocateur. Quelle est alors votre réaction en tant que mère ? Pensez-vous qu’il ait pu réaliser cette vidéo afin de vous choquer vous ?

Oh non… oh non, pas du tout ! Non, c’était une drôle d’époque parce que je m’en souviens très bien quand il a écrit ça pour Charlotte. C’était quelqu’un d’incroyablement pudique, en fait. Il ne pouvait pas la prendre dans les bras naturellement. Il n’était pas banal. Il lui fallait réaliser un film pour la mettre sur un piédestal et la prendre dans ses bras comme il l’a fait pour « Charlotte For Ever » (1986), le film. Sinon, il avait de la difficulté à cette accessibilité-là, mais tout en l’adorant, vraiment en l’adorant. On ne pouvait pas être plus pudique que lui, curieusement. Donc moi, je ne me faisais absolument aucune idée que ce puisse être un vieux type qui louchait sur sa fille ou qui serait à deux doigts de la toucher… C’était tellement loin dans mon idée que je me suis retrouvée en train de le défendre pour un magazine qui s’appelait « Globe Magazine » – qui a sombré depuis – où ils ont eu l’idée horrible de dire qu’il était has-been… Ce qu’il imposait à Charlotte de faire à la télé, elle avait l’air de ne pas vouloir le faire, donc ça donnait l’impression qu’elle était poussée à faire une promotion qui était contre sa nature. Et tout d’un coup, il se traçait un chemin où il commençait à être critiqué pour ça. Le truc de « Globe » qui disait qu’il était un homme fini… tout d’un coup, il fallait que je me rebiffe et que je leur donne des textes – je pense que j’ai donné « Les Dessous Chics » – en disant « Si c’est ça un homme fini… », enfin… Mais voilà, les gens étaient, en effet, choqués. Je pense que, de nos jours, ils seraient encore plus choqués. Quand il a fait « Mon Légionnaire » avec un petit garçon pour choquer moins que si c’était un grand gars, de nos jours, ce serait absolument impossible ce film [vidéo-clip réalisé par Luc Besson – ndlr.]. Il est avec un petit gamin de douze ans « sur le sable chaud » [référence aux paroles du morceau – ndlr.]… Alors que ça semblait être en toute innocence – et ça l’était dans sa tête !, – à notre époque, ce serait vu bizarrement. « Lemon Incest » était vu bizarrement à l’époque déjà… mais pas trop. Après, je n’ai pas revu la vidéo… mais tout d’un coup, Charlotte faisait une carrière, et c’est quand même un peu moi qui lui ai fait faire son premier film qui était…

« L’Effrontée » (1985) ?

Non non non, avant « L’Effrontée » ! C’était avec Catherine Deneuve… Le film s’appelait « Paroles Et Musique » (1984). Ils cherchaient un enfant, et moi j’ai dit « J’en ai un à la maison » ! Je voyais très bien qu’elle voulait être dans « La Pirate » (1984) [dans lequel Jane Birkin jouait – ndlr.], que c’était une chose qu’elle enviait un peu. Donc, je me suis dit que ce serait très bien pour elle d’être actrice, surtout quand on a des parents divorcés, d’avoir cette double vie, c’est épatant quand on est teenager. Donc, je l’ai envoyée faire ça, mais aussi je lui ai fait faire ça pour que quand elle partait à New York faire « Lemon Incest » avec Serge, elle tournait aussi avec Catherine Deneuve au Canada au même moment. Et je me suis dit « Avec un peu de chance, les deux vont sortir au même moment et il faut qu’elle puisse être nominée pour un César pour son rôle d’actrice par elle-même et non pas par ses parents. » Elle ne va pas avoir la première page de « Paris-Match » parce qu’elle est la fille de Serge et qu’elle a fait un truc choquant comme moi j’ai un peu eu avec « Je T’aime, Moi Non Plus ». Il m’a fallu des années pour me frayer un chemin un peu individuel après « Je T’aime, Moi Non Plus ». Et je pense que c’est un peu à cause de ça qu’on a un peu oublié « Lemon Incest » jusqu’à maintenant, parce qu’elle a depuis récolté des Césars à tour de bras.

Choquer les gens avec un titre provocateur comme « Lemon Incest » était pourtant volontaire…

Bien sûr ! C’est irrésistible « Inceste de citron », c’est irrésistible ! Mais comment prouver son amour pour elle si ce n’est pas à travers une chanson même un peu osée comme « Je T’aime, Moi Non Plus » l’était et avec un film comme « Charlotte, For Ever » ? Il avait raison, mais il n’aurait pas dû jouer dedans. C’était trop ! Mais c’était la mettre en valeur. Elle était la personne qu’il aimait. Donc, bien que teenager – très volontaire, d’ailleurs, comme teenager – elle n’était pas du tout une chose manipulée dans ses mains ! Et je pense qu’en retrospective, elle est tout à fait ravie de l’avoir fait. Le film n’a pas été simple à faire. Elle ne voulait pas tellement le faire à l’époque.

C’est un film vraiment étrange…

Oui, et puis elle aimait tourner avec [Claude] Miller [réalisateur de « L’Effrontée » puis en 1988 de « La Petite Voleuse », également avec Charlotte Gainsbourg dans le rôle principal – ndlr.], mais là, je sais que ce n’était pas facile pour elle de le tourner. En même temps, je pense que tout ça a pris une autre dimension et elle est heureuse de l’avoir fait. Et puis, dans son tour de chant, elle rechante « Inceste de citron », et c’est incroyable ! De l’entendre chanter, de chanter sa partition à lui, c’est formidable, et les gens applaudissent à tout rompre et tout le monde a oublié que ça les a choqués peut-être un poil quand c’est sorti. C’est drôle, hein ?

Plutôt, oui.

Charlotte chante « Charlotte For Ever » et « Inceste de citron [« Lemon Incest »] » à la fin de son show et c’est une merveille ! Tu retrouves sa voix très haut perchée et puis tu découvres ce qu’il disait lui. À l’époque, je trouvais que c’était un peu sentimental, à vrai dire, entre nous. Je veux dire, « petit papa chéri » et tout ça, je me suis dit « ohlala… », mais pas du tout sur le côté choquant, je trouvais ça un poil mièvre parfois.

Pensez-vous que son personnage de Gainsbarre n’était qu’une excuse pour assouvir ses fantasmes ou pour le moins qu’il y avait quelque chose de très fantasmé pour lui dans toute cette période fin années 80 à travers ses 2 derniers albums et ses 2 derniers films « Charlotte For Ever » (1986) et « Stan The Flasher » (1990) ?

Je pense qu’il fantasmait à toute époque. Je n’ai jamais connu quelqu’un qui était aussi attiré par l’affaire. Aussi obsédé… Pas un obsédé sexuel maniaque comme vous pourriez l’entendre, mais d’une curiosité sur absolument tout, avec des collections… et à tout moment ! Et peut-être, oui, à partir de « Stan The Flasher », un peu un côté… Et les chansons pour les garçons, c’était une attirance qu’il avait pour la beauté masculine. Ce n’étaient pas les premières chansons sur l’attirance pour les garçons mais enfin, il n’y avait pas tellement de personnes qui chantaient là-dessus. Mais son attirance était déjà là dès le départ parce que « Je T’aime, Moi Non Plus » (1976), le film, c’était déjà là avec les homos. Donc, c’est juste que comme il vieillissait, peut-être qu’on était un peu plus mal à l’aise avec ça…

Il se lâchait, en fait. Il essayait de sortir tout ce qu’il réprimait…

Oui oui oui, c’était quelqu’un qui était très, très curieux de tout ça et du cul ! La magnifique, une de mes préférées, qui est les « Variations Sur Marilou », c’est comme Nabokov, c’est des obsessions sur une fille qui se touche. Dans l’érotisme, on a rarement fait mieux. Mais l’érotisme, il est là tout le temps ! Et dès le début ! Même les chansons bien avant moi.

« Les Femmes, C’est Du Chinois », « Douze Belles Dans La Peau », etc.

Oui ! Oui oui oui oui. Sans parler des excentricités qu’il a fait pour Régine ou…

 

Zizi Jeanmaire…

… ou Zizi Jeanmaire ! « Les Bleus Sont Les Plus Beaux Bijoux », etc. étaient toutes des chansons de cul. Il avait trouvé deux interprètes idéales pour ce côté un peu voyou qu’il voulait mettre en scène, en fait. C’était un metteur en scène de ces idées-là. Ça ne veut pas dire qu’il les faisait, mais c’étaient des fantasmes. Et je pense que ses fantasmes étaient là quand il avait 12 ans, hein. Ça fait de lui un personnage tout à fait attirant.

Depuis 1999 et l’album « À La Légère », vous avez de nouveaux morceaux, mais majoritairement, ce sont ceux que vous avez faits avec Serge Gainsbourg qui sont joués sur scène…

Oui, oui, forcément. Parce que cette idée avec le philharmonique est quand même née du fait qu’après la mort de ma fille Kate, je ne savais plus quoi faire, vraiment, du tout. Et c’est Philippe Lerichomme [producteur depuis 1975 de tous les albums de Jane Birkin, Serge Gainsbourg et la quasi-totalité de ses projets musicaux pour d’autres interprètes – ndlr.] qui m’a dit « Pourquoi on ne développe pas une idée que j’avais eue juste avant ? De dire les mots de Serge mais sans les chanter du tout ? » Comme une lecture, en fait. Et ça me permettait d’être avec Hervé Pierre, que j’admirais énormément comme acteur, et Michel Piccoli, qui est probablement la personne qui me touche le plus dans le cinéma depuis toujours. On a pu aller dans les théâtres nationaux un peu partout, puis on s’est retrouvés au Canada, où j’étais en train d’expliquer à Monique Giroux, qui est une intervieweuse que je connais depuis très longtemps, qu’en fait, Serge, quand il voulait mettre le paquet pour quelqu’un, pour Bambou, pour moi, pour Charlotte, il utilisait la musique classique. Ce qui était assez modeste de sa part. Comme si ses mélodies à lui n’étaient pas assez. Donc, pour « Baby Alone In Babylone », pour « Inceste de citron », pour « Initials B.B. », tu vois, tout ça, c’était musique classique. Et elle a dit: « Pourquoi tu fais pas les chansons de Serge avec un philharmonique classique alors ? » J’ai dit: « Parce que ce serait prétentieux, avec la petite voix que j’ai, et puis tout le monde fait un peu ça en fin de carrière, c’est peut-être un peu banal. » Et elle a dit: « Mais je pourrais vous donner l’Orchestre Philharmonique de Montréal et vous pouvez le faire dans le cadre des Francofolies ». Alors, quand même… je me suis dit: « Écoute, Philippe Lerichomme suis toujours de près ma vie et je ne ferai jamais rien sans l’avis de Philippe. » Et puis j’ai une autre personne dans mon chapeau, c’est Nobuyuki Nakajima [qu’elle appelle par la suite Nobu – ndlr.] que j’ai connu quand je suis allée faire des concerts [au Japon] pour remonter le moral peu après Fukushima. Je savais qu’il n’était pas seulement pianiste mais aussi compositeur, et en plus, qu’il faisait des musiques de films. Et je me suis dit: « S’il fait des orchestrations comme les musiques de films que j’ai toujours adorées, ça, ça pourrait être pas mal. » Ça pouvait être assez intéressant. Et, de tout mon répertoire, pour le coup, avec Serge, c’étaient les chansons les plus tristes qui, pour moi, se prêtaient le plus au symphonique. Alors, pour mettre un peu de gaieté dedans, « La Chanson De Prévert » et des chansons qui n’étaient pas à moi comme le « Pull Marine » étaient des idées de Philippe. Des choses que je n’aime pas trop faire mais je les fais parce que je comprends bien qu’il faut du rythme, qu’il faut prendre en compte les choses comme ça, pour pimenter un peu, parce que sinon, c’est toute la même tristesse. Mais, pour mon goût à moi, c’est les plus dramatiques que je préfère. Et je pouvais, dans ces chansons-là très dramatiques qui allaient être alors une sorte de consécration à Serge, mélanger une chanson à moi ou « Les Enfants d’Hiver » ou quelque chose que j’aurais bien aimé refaire un jour, parce que sur ce disque-là, [« À La Légère »], il y avait peut-être deux chansons ou trois que j’aimais vraiment beaucoup. Mais là, c’est vraiment les chansons de Serge et les faire en plus grandioses… J’étais assez fière d’avoir trouvé Nobu comme j’étais fière d’avoir trouvé dans le temps Djamel Benyelles et d’avoir fait « Arabesque ». Je n’ai pas eu beaucoup d’idées, mais ces deux idées-là étaient bonnes.

Comment comparez-vous cette tournée par rapport à celle d’Arabesque ?

Ce sont les deux meilleures, c’est évident. C’est ce que j’ai fait de mieux, je pense, en music-hall. C’est mis en scène par Philippe, donc « Arabesque » était d’une beauté physique qui était sans doute plus magnifique parce qu’il y avait la robe rouge, parce qu’on pouvait avoir un éclairagiste. Là, avec les musiciens classiques, on n’a pas le droit d’avoir un éclairagiste, c’est trop cher. Et puis, il faut qu’ils voient la partition. Donc, quelque part, c’est comme un concert de musique classique avec moi qui chante. Donc, pour le côté physiquement beau, c’est beau parce que tu vois tous les musiciens, mais ce n’est pas une pièce de théâtre. Il n’y a pas d’esthétique sur ma personne. Moi, je peux être même éclairée par une lampe torche assez moche, pourvu qu’ils voient leurs papiers. (rires) C’est important parce qu’une fois j’avais dit: « Oh mais baissez les lumières, ça ferait plus joli », les pauvres, on a été obligés de tout arrêter parce qu’ils ne voyaient pas les partitions, donc non, il faut une grosse lumière, malheureusement, et on ne peut pas jouer avec cet atout qui est formidable dans le music-hall. Mais je pense vraiment que les orchestrations de Djamel Benyelles et l’idée d’avoir fait « Arabesque » pendant une dizaine d’années était une merveille. Et celle-ci de la même manière, de voir les gens s’agripper entre eux en pleurant, se souvenant où ils étaient, l’impression d’avoir été gâtés par les orchestrations de Nobu et de ce grandiose orchestre avec lequel nous sommes et le chef d’orchestre, voilà, c’est un tout. C’est une merveille, quand même. Dans cette catégorie-là, je peux difficilement faire mieux.

Alors, est-ce que du coup vous avez un nouvel album en cours ?

Oh non, pas du tout.

 

Et des projets artistiques, peut-être au niveau du cinéma ?

Le cinéma, je n’en ai absolument aucune envie ! Je vois tous les films, je vois pour les Césars, je vois des films 3 fois par semaine mais je n’ai aucune envie d’être dedans ! Il y a une photogénie qui n’est absolument plus là et je m’en navre à chaque fois que je regarde la télé. Ah non, je n’aime pas ça du tout. Par contre, pièce de théâtre, oui, je le ferai bientôt. Ça, c’est quelque chose où l’on peut faire ce qu’on veut. On peut être une vieille personne, on peut être une vieille fille, … voilà, ça, c’est maîtrisable, ça peut être très beau. Il faut trouver la chose dans laquelle vous voulez vraiment être pendant un an et demi, parce que c’est tout de même ça, et moi, avec les difficultés que j’ai avec les textes… Je me souviens de choses que j’ai faites quand même, quand je pense que j’ai joué Électre, des partitions de paroles absolument affolantes… Je ne sais pas du tout comment je referais un truc pareil. Mais je trouverais bien quelque chose, il faut bien que je passe à autre chose bientôt. J’ai fait « Le Symphonique » depuis 2 ans alors que c’était prévu pour deux soirées à Montréal. Bon, c’est vrai que j’ai été absolument gâtée de pouvoir le faire absolument partout. J’ai eu ma comédie musicale, dans le fond, celle que je voulais quand j’étais jeune, quand je tannais le pauvre Serge en disant: « Oh, je veux faire « Le Fantôme de l’Opéra » », il m’avait dit: « Quoi ?! » (rires) et je lui ai dit: « Si, si… c’est très bien, c’est de [Andrew] Lloyd Webber et puis je vais porter le masque », et il a dit: « Bon bah je préfère t’écrire un autre album », et il m’a écrit « Amour Des Feintes ». Mais voilà, j’aurai eu vraiment les plus belles choses de lui parce qu' »Amour Des Feintes », c’est encore une autre beauté.

Quels sont les morceaux que vous ayez interprétés dans votre carrière que vous préférez ?

Il y en a plein. « Les Dessous Chics », je pense, c’est le plus beau, avec « Fuir Le Bonheur [De Peur Qu’il Ne Se Sauve] ». Moi, j’aimais des chansons que je ne chante pas cette fois-ci, comme « Lautréamont, les chants de Maldoror [« Et Quand Bien Même » – ndlr.] » ou « Le Moi Et Le Je », ou « C’est Con Ces Conséquences ». Ils se trouvent tous sur les 3 albums qu’il m’a écrit après notre séparation. Je ne trouve pas que je peux vraiment rechanter « Di Doo Dah » ou « Ex Fan [Des Sixties] ». Je peux mais… (rires) je ne peux pas chanter constamment « Di Doo Dah », il me semble. J’ai vu le film, excellent d’ailleurs, hier soir, sur le music-hall justement, qui est formidable. J’ai vu « Guy ». Vous avez-vu le film « Guy » ? Avec Alex Lutz ?

Ah non, désolé…

Oh, c’est une merveille ! Sur un vieux music-hall type. Attendrissant comme tout. Mais il va rafler un César, je pense, probablement. Et lui, il chante. Et je pense qu’il y a même une chanson comme « Di Doo Dah » ou une chose comme ça qu’il chante avec Dani quand ils avaient 20 ans. Il y a des chansons où c’est un peu difficile de tout d’un coup se remettre à faire de la corde à sauter. Enfin, on est plus difficilement dans le « mood » de faire ça, quoique « Ex Fan [Des Sixties] » est très, très jolie et je n’ai aucune difficulté à chanter « [La Ballade De] Johnny Jane » ou même « Jane B. »… Mais bon, mes favorites sont les super-dramatiques et super-tristes comme sur les 3 derniers albums. Il y en avait d’autres aussi comme « Le Velours Des Vierges » ou d’autres merveilles qu’on joue beaucoup moins. Au moins, je pense que j’ai pu peut-être attirer l’attention sur toutes ces beautés qu’il m’a écrites dont les gens n’avaient pas forcément écouté les paroles. Ils se souviennent peut-être de « Fuir Le Bonheur [De Peur Qu’il Ne Se Sauve] », mais ce n’était pas un énorme succès, donc je pense que là, je leur donne une nouvelle vie parce qu’on entend très bien les paroles avec « Le Symphonique », et les gens sont sur le cul de leur beauté. « Lost Song », c’est une horreur ! [Elle récite] « Lost song dans la jongle / De nos amours éperdues, notre émotion s’est perdue / Lost song au majong / De l’amour, je n’ai pas su, sur toi, avoir le dessus / Des erreurs, mettons, je reconnais, je me suis vue / À l’avance battue, c’est l’horreur mais ton / Arrogance me tue, tu me dis « vous » après « tu » »Han ! Ça veut tout dire. C’est affreux ! Et je l’ai chanté avec bonheur, hein. (rires) Sans me rendre compte. Et maintenant, quand je le chante, je me rends drôlement compte ! C’est beau, beau, beau !

Vous avez joué dans plus de 70 long-métrages. Quels sont ceux dont vous êtes la plus fière ?

Je crois qu’il y en avait très peu dans lesquels j’étais vraiment bien. Donc, en toute lucidité, je pense que les films de [Claude] Zidi avec Pierre Richard, c’est toujours un bonheur [« La Moutarde Me Monte Au Nez » (1974) et « La Course À L’Échalote » (1975)]. Et puis sinon, dans les films avec [Jacques] Doillon, j’étais vraiment bien. J’en ai revu à la Cinémathèque et j’étais surprise. Moi qui suis toujours déçue de moi-même, il m’a dirigée comme un chef. « La Fille Prodigue » (1981) et « La Pirate » (1984), ce sont des merveilles ! « Comédie ! » (1987) aussi, avec [Alain] Souchon. Enfin voilà, les films avec Jacques, les deux films avec [Agnès] Varda [« Jane B. Par Agnès V. » (1988) et « Kung-Fu Master ! » (1988)], les trois films avec Jacques Rivette sont ravissants [« La Belle Noiseuse » (1991), « L’Amour Par Terre » (1984) et « 36 Vues Du Pic Saint Loup » (2009)], deux films en anglais qui sont « Dust » (1985) de Marion Hänsel où j’étais vraiment très bien avec Trevor Howard, et « Daddy Nostalgie » (1990) de Bertrand Tavernier. Et, par curiosité, peut- être, « Je T’aime, Moi Non Plus » (1976), juste pour l’historique, par l’originalité complète de ce film-là. Ah ! « 7 Morts Sur Ordonnance » (1975), c’était pas mal aussi, avec [Gérard] Depardieu, c’était bien, et [Michel] Piccoli. Il y en avait une dizaine de bien…

Et vous mettriez « Les Chemins de Katmandou » ou « Slogan » avec ça [deux films de 1969 dans lesquels elle joue également avec Serge Gainsbourg] ?

Oh non ! Oh non ! Oh non ! Non. Là, je parle des films dans lesquels je suis bien. Ça ne veut pas dire que les films n’étaient pas bien, mais moi avec l’accent anglais haut perché, je ne me supporte pas.

Du coup, on attend alors votre retour au théâtre…

Oui, au théâtre, j’ai été vraiment gâtée d’avoir fait le parcours avec Patrice Chéreau, parce que c’est lui qui m’a découverte, c’est lui qui m’a donné toute une deuxième carrière. Sans Patrice, je n’aurais jamais osé faire du music-hall et Le Bataclan, je n’aurais jamais osé faire toutes les pièces de théâtre que j’ai faites avec [Pierre] Arditi, avec Pierre Dux. J’ai quand même fait des pièces qui étaient vraiment formidables. Tout ça, c’était grâce à la pièce « La Fausse Suivante » mise en scène par Patrice Chéreau. Il a décidé de me prendre pour une première pièce de théâtre – moi qui n’avais jamais joué au théâtre – parce qu’il m’avait vue dans « La Pirate » de [Jacques] Doillon. Donc, par rebondissement, j’ai à remercier tous ces gens-là, quand même. Et à peu près tout le monde adore les films de [Claude] Zidi, donc je suis ravie de les avoir faites parce que malgré tout, il y avait un côté drôle que j’avais. C’est pour ça que quand vous m’avez parlé de « Raccrochez, C’est Une Horreur ! », j’adore tellement ça ! (rires) Parfois, on se fait des idées que quelqu’un est triste juste parce qu’on en lit le journal intime, mais on n’écrit que quand on est triste ! En fait, j’étais quelqu’un qui aimait énormément faire marrer les gens. [Le journal intime de Jane Birkin, « Munkey Diaries » (1957-1982), est sorti en Octobre 2018 – ndlr.]

Christopher Mathieu

Le 16/02/19 au Palais des Festivals – Cannes (06).

www.janebirkin.net

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