Nouvelle Vague

DISIZ LA PESTE

#NVmagZoom

Moins d’un an après la sortie de son album ‘Pacifique’, Disiz revient dans une explosion de colère irradier nos oreilles avec son nouvel album ‘Disizilla’. Avec une esthétique rappelant la culture japonaise, Disiz se présente en monstre échoué : un Kaïju ! Comme un serpent il mue encore une fois vers une autre dimension émotionnelle : Colérique, Dévastatrice, entre la vie et la mort. Tornade dans le rap français, Disiz, toujours honnête, défie en spirale la notion du temps. Il explore sans cesse en se réinventant, en laissant parfois son public dubitatif. Dommages collatéraux oblige. Nous avons voulu entrer dans sa matrice pour comprendre comment sortir de la représentation que l’on se fait du monde.

A trois semaines du Zénith comment tu te sens ? Est ce que c’est une consécration pour toi ?

Je me sens pressé. Non,ce n’est pas une consécration, je ne cherche pas les consécrations. C’est la fin d’une étape, dans ma vie personnelle, et dans ma trajectoire.

J’ai été assez choquée à l’écoute de ce nouvel album. « Pacifique » été mélancolique et enivrant. On sent l’acceptation des souffrances, comme une forme de résilience et beaucoup de positivisme. Tu reviens un an plus tard, en Kaiju, « monstre échoué ». Pourquoi cette explosion irradiante maintenant dans ton processus ?

C’est très fort l’angle que tu prends car c’est exactement ça. Je ne savais pas que j’allais faire « Disizilla » quand j’ai produit « Pacifique ». Il y avait une part d’acceptation dans « Pacifique », comme le dernier soubresaut d’une bête qui était en train d’accepter. J’ai vécu un réveil, je crois que c’est le cancer de ma mère qui a provoqué cela. Je me suis dis qu’il y a trop d’injustice. Ma mère en a trop bavé, elle vient d’être à la retraite, et il y a cela qui tombe… ça m’a niqué la tête.

C’est pour cette raison que tu as enregistré l’album en trois semaines ? L’émotion était fulgurante.

Oui, c’était trop lourd.

 

Le terme « Kaiju » a été choisi par rapport à ta culture en général, ou c’est vraiment pour l’interprétation ?

Ce que j’aime dans la culture japonaise c’est qu’il ne sont pas dans le manichéisme que l’on a en occident : le bien/le mal. C’est nuancé, cela ressemble plus à la vraie vie. Tout l’emprunt au côté nucléaire, aux radiations. Je crois beaucoup qu’on est irradié de ce qu’on a vécu, de ce qu’on a fait en bien ou en mal et c’est même au delà du Karma.

Est ce que c’est comme une réponse de la nature qui revient, et qui détruit la ville ? (en référence à Godzilla)

Oui, il y a cela, et encore plus loin que cela. Ce que j’aime dans Godzilla c’est qu’au départ on croit que c’est comme King Kong, qu’il vient et qu’il détruit tout. Donc l’être humain est encore rivé sur lui même, il se dit que ce monstre vient nous attaquer, mais en fait c’est des combats qui dépassent l’être humain, car en fait il se bat contre un autre monstre qui est plus balèze.

Savoir à qui l’on appartient, l’écologie familiale, l’environnement social dans lesquelles on baigne quand on est enfants sont des sujets qui marque l’album. Sans bagage culturel ou social est ce que tu penses qu’on peut devenir quelqu’un ?

Cela dépend, ou l’on grandit, dans quel contexte. On est façonné par la famille, par les potes, par la religion, par la société. On est poli, du sens « polir ». Le fait de se cultiver permet d’avoir d’autres clefs de compréhension pour déconstruire ou comprendre ce qu’on nous a appris, dans quel logiciel on est. On pourra alors garder ce que l’on souhaite dans ce logiciel là, ce qu’on veut supprimer, greffer. C’est ce que je fais. Parfois les gens ne me comprenne pas, ils disent que je change toujours. Je cherche juste à me construire tout le temps en fait. Sinon, je suis un robot, et si je suis un robot, je ne suis plus humain et si je ne suis plus humain, je n’ai plus envie de vivre.

Est ce que tu cherches à changer ou tu changes naturellement ?

Je ne cherche pas à changer, je cherche à être bien là ou je suis.

 

C’est ce qui s’est passé avec Peter Punk ? C’était un délire que tu avais dans ta tête ?

J’ai vite compris après mon deuxième album que si j’avais fais du rap ;tu parlais de déterminisme tout à l’heure ; c’est qu’il y avait une part de cela. Je suis né à la fin des années 70. C’était la musique qui m’était autorisé parce que les gens que j’ai vu faire, c’était des gens qui me ressemblais, par leur couleur de peau, dans un contexte que je reconnaissais. Mais je n’en avais pas conscience au début ! Je me suis autorisé à faire cela parce que vu mes ‘supposés’ semblables faire cela. Mais si j’étais né ailleurs, peut être que j’aurai été écrivain. Donc je me suis dis « et Alors ? Je peux m’essayer au Rock!». Car j’aspire à la liberté. Et j’ai vu que non en fait, c’était trop compliqué.

Est ce que tu es déçu du retour public ? Par exemple ce que tu as pu faire avec Grems est ce que tu as eu conscience que le retour public était ultra positif quand même ?

Oui, il a été ultra positif mais c’est un public de « niches » et c’est ce qui m’attriste parce que je pense que ce qu’on a fait avec Grems c’est vraiment puissant. Il n’y a pas d’égo quand je dis cela. C’est cette espèce de liberté de ton, d’emprunt, on a fait comme on le ressentait, sans code, sans copier les américains. C’est surtout que maintenant je suis détaché de cela. Je ne regarde plus l’écho de ce que j’envoie, je me concentre sur ce que ça me fait à moi. Si ça touche tant mieux, et si ça ne touche pas, j’ai pris plaisir à le faire.

Tu vas prendre du plaisir à faire ton film alors ? Tu nous donnes des indices sur le scénario ?

Ouais ! Alors cela, j’ai mis toute mon âme et mon cœur dedans ! Ce sera une histoire d’amour, et je veux qu’elle soit la plus belle possible.

L’amour c’est le nœud divin, j’ai hâte de voir cela à l’écran.

C’est exactement ça ! C’est très joliment dit … Le nœud divin. J’ai eu beaucoup de combat dans ma vie de militantisme, sur les conditions sociales au départ, le fait d’avoir grandi dans un quartier, puis la pauvreté, et ensuite quand j’ai pris conscience de ma négritude. Je me suis renseigné par rapport à cela, apprendre l’histoire de l’esclavage, de la colonisation … Aujourd’hui le dernier combat que je mène en moi, et qui me touche c’est « l’homme et la femme ». Plus précisément le mal que l’homme à fait à la femme depuis la nuit des temps.

Tu penses que ce mal va que dans ce sens là ?

Il n’y a pas d’angélisme, la femme a des comportements humains, c’est un être humain, donc il y a une part de mauvais aussi. Seulement dans ce rapport de force, l’homme de part sa position à un ascendant, donc a pu mener la barque, et les femmes ont morflé.

On se prépare à faire un soulèvement (Rires)

Je pense qu’on va dans le bon sens, il y a des micro changement qui annonce des choses. Par exemple le hashtag #metoo (un hashtag pour prendre conscience de l’ampleur des abus sexuels lancé par l’actrice Alyssa Milano). En tant qu’homme cela te renvoie à ton comportement vis à vis des femmes. Au delà de cela encore il y a un compte instagram (@tasjoui ?) qui parle du plaisir sexuel de la femme. C’est quelque chose dont on ne parle pas. Quand on fais l’amour Il y a des comportements, comme des habitudes, ou protocoles qui sont toujours à l’avantage de l’hommes, qui sont acceptés, et même les femmes ont appris comme cela ! Même dans cet acte, naturel, gratuit, la femme est inférieure vis à vis de l’homme. Ce n’est pas normal. Mais on commence à se poser des questions. Je suis content de vivre cette époque.

Il y a souvent le souvent du mensonge qui revient dans tes textes (feat. Dany Dan & Moda – Quoi de neuf ? sur « Disizenkane » , menteur, menteuse sur « Pacifique » ) c’est quelque chose qui te tient à cœur ?

En fait, je pense que la chose qui fait le plus souffrir l’âme c’est le mensonge, surtout en tant qu’acteur du mensonge. La vie est déjà compliqué à traduire, et si tu viens rajouter des zones de troubles dans du trouble, tu ne sais plus trop qui tu es, ce que tu fais, ce que tu as dis. J’ai fuis cela. J’ai menti comme tout le monde, mais je le vis très mal quand je mens. Du coup j’ai avancé dans ma vie, pour régler tout cela et ne plus avoir à mentir. Jamais.

Pour revenir sur ton album, tu as eu de nouvelle influence concernant “Disizilla” ?

Avant j’étais assez monomaniaque dans mes influences, mais depuis « Pacifique », ma matière principale c’est l’émotion. Peut importe le genre, je cherche quelle musique va correspondre à quelles émotions. Les genres musicaux, ça ne veut rien dire, pour moi c’est un enfermement. Je pioche de partout où j’ai envie, quand j’en ai envie.

Tu penses que c’est pour cette raison que tu touches autant de monde ?

Oui, et que j’en touche pas autant aussi ! C’est surtout le fait qu’il n’y ai pas de repère, plus qu’une prise de risque. Les gens qui sont justement conditionnés, qui sont habitués au rap, et qui s’attendent à écouter du rap, comme on leur a dit que c’était du rap, quand ils m’écoutent ils se disent ouais c’est pas tout à fait du rap.

On est en 2019, le rap a pas mal évolué, il y a tous les styles de rap, et pourtant quand tu arrives et que toi tu délires, le public ne capte pas. Est ce que le public rap ne serait pas un des gros problèmes du rap finalement ?

J’ai toujours trouvé autant stupide de vouloir correspondre au diktat d’une radio, que de correspondre au diktat de ton public. Je crois que mon public a compris que avec Disiz on ne s’attend à rien. On sait juste que ce sera vrai et intense. Peut être que ça plaira moins, mais on sait que la démarche sera véritable.

Tu as une nouvelle génération devant toi, des jeunes entre 18 et 25 ans, tu as passé le cap de t’accorder avec le public ?

Oui j’ai passé un cap, et je reproduis ce que j’aime chez d’autres artistes. De comprendre comme un jeu de piste, pourquoi ils parlent de cela, par exemple, pourquoi Prince il été dans l’androgynie ? Pourquoi en fait ? Et ça me plait. Pourquoi il a choisi cela comme matière artistique ? Cela me fascine. David Bowie, Michael Jackson, Madonna, j’essaie de comprendre les références.

Pourquoi tu as référencé le Petit Prince dans tes textes ?

Parce que Antoine de Saint Exupéry me fascine par sa sensibilité, de fou. Il y a une lettre qu’il a écrite avant de mourir, où il parle de sa détresse par rapport au monde. Cette lettre elle m’a fait pleurer tellement c’est beau, tellement ça résonne encore aujourd’hui. On m’avait offert le Petit Prince quand j’étais petit, je ne comprenais rien du tout, mais j’ai trouvé cela beau. Puis je l’ai relu plus tard et j’ai compris. Puis je l’ai encore relu, et j’ai compris d’autres choses. C’est un rapport à l’enfance en fait, c’est retrouver l’enfant que l’on a en soi.

Tu essayes encore de le nourrir cet enfant ?

Je crois que je ne l’ai pas éteint, et j’en paye le prix. J’en paye le prix fort même parce que je n’arrive pas à l’éteindre. Parce que c’est justement, il y a un côté matriciel où justement tu n’es pas formaté encore. T’es petit, tu es dans ta cour de récréation, et avec un petit muret, et tu peux imaginer tellement de truc. Tu montes dessus tu as l’impression que tu fais du saut en parachute. Cette capacité d’imagination est tellement sans fin. C’est cela que je recherche. Imaginez des choses. Quand j’étais petit j’étais fasciné devant les films. Et là je suis en train d’écrire mon film. Alors que si je correspondais à mon âge, j’ai 41 ans , bon j’ais plein d’albums derrière, je pourrais m’installer dans un truc où je sors mes albums, je fais mes disques d’or et tout, ma petite vie elle est pépère et tout, mais moi si je fais ça je meurs !

Je viens d’une petite bourgade perdu dans la côte d’Azur,et il n’y a pas de rappeur, il n’y a pas de beatmaker et moi étant petit j’adorais le rap, j’adore toujours le rap. Mais je me dis, je peux pas faire cela, c’est pas pour moi.

Parce que tu viens pas d’une cité ?

 

Voilà exactement, et quand vous êtes arrivés avec Grems, ça a décoincé des mecs comme nous, et ce que cela tu en as conscience ?

Il n’y avait aucune démarche messianique quand je l’ai fais. J’aspirais juste à la liberté et à l’authenticité. Je pense que la cassure que j’ai faite c’est que moi j’ai grandi dans un quartier très dur, vraiment criminogène et anxiogène, mais il y avait tout l’envers du décor qui me plaisait autant que les clichés qu’on avait sur nos …. Quand tu te penches sur mon premier album où j’ai fais ghetto sitcom, où ça parle d’une histoire d’amour dans le ghetto et que je racontais tout ce que les mecs faisaient, genre tu as pas d’argent pour t’acheter du parfum donc tu vas a Sephora avant le RDV avec la meuf. Tu as pas d’argent pour l’emmener au cinéma donc tu vas vendre un polo lacoste pour avoir l’oseille. Ce qui a fait mon succès c’est que tout le côté hyper macho, hyper virile, moi je montrais l’envers du décor parce que ça me plaisait. C’est ce qui a fait mon originalité, ce qui a fait qu’on m’a aimé et qu’on m’a détesté. Parce que les mecs qui étaient dans le coté rap rap rap, disaient que c’était du rap de fragile. Sauf que même les plus gros durs avaient un côté fragile. Donc en scred ils m’écoutaient. Donc, ca a permis comme tu dis par écho, à d’autres gens, qui ne venaient pas d’un quartier mais qui avait aussi une problématique, de s’exprimer. Aujourd’hui tu vois Lomepal, Orelsan et bien quelque part, ça suit un peu ce que j’avais fais à l’époque. Comme moi à l’époque je suivi un peu aussi MC solaar. C’est un autre regard, un autre angle.

L’anecdote est plus vrai que le fantasme.

Je te remercie avec ton art et tes créations, de nous amener à la lucidité et à la conscience d’esprit. Tu as bien fais de choisir la pillule rouge et de rejoindre le pays des merveilles. (Rires)

 

Nader et Alice

www.disiz.fr

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